Affaire Kazemi: Téhéran met abruptement fin au procès

«Ce tribunal est inacceptable», a déclaré Shirin Ebadi (à droite), avocate de la famille Kazemi, que l’on voit ici en compagnie d’Ezzat Kazemi, la mère de la photojournaliste morte en détention.
Photo: Agence Reuters «Ce tribunal est inacceptable», a déclaré Shirin Ebadi (à droite), avocate de la famille Kazemi, que l’on voit ici en compagnie d’Ezzat Kazemi, la mère de la photojournaliste morte en détention.

Le jeu d'ouverture et de fermeture du gouvernement iranien dans la bataille judiciaire entourant la mort de Zahra Kazemi aura peu duré. Le tribunal du pays a brusquement mis fin hier au procès du présumé meurtrier de la photojournaliste irano-canadienne, morte d'un coup à la tête lorsqu'elle était en détention l'an dernier. Les procédures judiciaires avaient repris samedi, après neuf mois d'interruption.

«Je suis décu mais non surpris par ce déni de justice», a réagi, dans un message écrit, le ministre canadien des Affaires étrangères, Bill Graham. L'ambassadeur canadien à Téhéran, tour à tour empêché d'assister au procès, puis accueilli à l'audience de samedi et à nouveau refusé hier, est finalement rapatrié au pays, en guise de protestation de la part d'Ottawa. Le ministère des Affaires étrangères a ainsi mis un terme à sa valse-hésitation concernant le rappel de Philip MacKinnon, annoncé vendredi, puis suspendu samedi en réaction à l'ouverture momentanée de Téhéran.

Le ministre a parlé hier d'un retour «immédiat» du diplomate. «Nous continuerons de faire le suivi de ce dossier et je vais consulter l'ambassadeur MacKinnon sur les prochaines étapes à entreprendre», a précisé le ministre. Selon la porte-parole du ministère, le verdict du procès devrait être connu cette semaine. «Nous sommes en contact avec Mme Ebadi», Prix Nobel de la paix qui dirige l'équipe d'avocats de la victime.

Le fils de Zahra Kazemi exige que le gouvernement canadien soit «plus ferme» avec Téhéran et fasse davantage que le simple rappel de son ambassadeur.

«Le Canada doit aller devant la Cour internationale de justice, indiquait au Devoir Stephan Hashemi. C'est la première chose qu'il doit faire.» Puisque d'autres diplomates et des journalistes étrangers ont été empêchés d'assister au procès, c'est toute la communauté internationale que nargue le gouvernement iranien, selon lui. Il croit d'ailleurs qu'Ottawa devrait s'allier à l'Union européenne, qui s'est aussi vu refuser l'accès au tribunal, pour faire pression commune sur l'Iran. Le Canada pourrait enfin expulser l'ambassadeur iranien, suggère le jeune homme, qui demande toujours le rapatriement de la dépouille de sa mère.

L'interruption subite du procès a par ailleurs déclenché l'ire des avocats de la famille de Zahra Kazemi. «Ce tribunal est inacceptable, l'accusation est faussée et incomplète. Tout verdict basé sur cette audience serait inéquitable», a déclaré à la presse Shirin Ebadi, après avoir quitté la salle d'audience en signe de protestation. «Je suis d'accord avec les propos émis par Shirin Ebadi [...] à l'effet que ceci est inacceptable, indéfendable et incomplet, a renchéri hier M. Graham depuis Ottawa. Comme je l'ai déjà mentionné, la justice ne peut être rendue derrière des portes closes.»

Les avocats de la famille Kazemi accusent la justice iranienne, aux mains des conservateurs, d'avoir détenu et torturé la journaliste et de cacher aujourd'hui les faits ayant entouré sa mort. L'auteur présumé du meurtre, l'agent des renseignements iraniens Mohammed Reza Aghdam Ahmadi, sert de bouc émissaire, selon eux. Il a d'ailleurs clamé son innocence samedi et devrait être acquitté, selon son avocat. C'est plutôt le responsable de la justice à la prison de Téhéran, Mohammed Bakhchi, qui aurait assené le coup fatidique dès le premier jour de détention de la victime.

La première journée d'audiences a donc fait à nouveau ressortir le conflit entre les conservateurs iraniens qui tiennent les ficelles de la justice et les réformateurs qui soutiennent le ministère des Renseignements. La mère de la défunte journaliste a pour sa part témoigné des sévices endurés par sa fille.

Zahra Kazemi a été arrêtée le 23 juin 2003 pour avoir pris des photos à l'extérieur de la prison d'Evin, au nord de Téhéran, où étaient détenus des étudiants opposés au régime. Elle est morte le 10 juillet suivant, à l'âge de 54 ans, des suites de graves lésions à la tête.

Avec l'Associated Press