Derek Sloan expulsé du caucus conservateur

Le député Derek Sloan
Photo: Adrian Wyld Archives La Presse canadienne Le député Derek Sloan

Sera-ce un cas d’« un de perdu, dix de retrouvés » ? Le caucus d’Erin O’Toole a expulsé de ses rangs mercredi le député Derek Sloan pour avoir accepté un don d’un suprémaciste blanc. Mais certains craignent maintenant que ce geste, loin d’éloigner les éléments les plus extrémistes du Parti conservateur, ne les incite à s’y faire encore plus entendre.

Le chef conservateur avait indiqué lundi soir qu’il enclencherait le processus d’expulsion de son député ontarien après qu’il eut été révélé que M. Sloan avait accepté un don de 131 $ du sympathisant nazi Paul Fromm pendant la course au leadership de 2020. M. O’Toole avait écrit dans un communiqué de presse que cela ne pouvait pas être considéré comme une « grossière erreur de jugement » ou un « manque de diligence raisonnable ». « Le racisme est une maladie de l’âme, inconciliable avec nos valeurs profondes, écrivait-il plutôt. Il n’a pas de place dans notre pays. Il n’a pas de place au Parti conservateur du Canada. Je ne le tolérerai pas. »

Il fallait qu’au moins 20 % du caucus conservateur (soit 24 députés) réclame par écrit l’expulsion de M. Sloan. Après, il fallait qu’une majorité de députés appuient, lors d’un vote secret, cette expulsion. Cela a été fait mercredi après-midi lors d’une réunion virtuelle du caucus. Le résultat exact du vote n’a cependant pas été dévoilé.

Une source raconte au Devoir que la discussion de groupe a été très courtoise et que M. Sloan a eu l’occasion de plaider sa cause. Peu d’élus se sont portés à sa défense. Toutefois, indique-t-on, des élus auraient manifesté la crainte que l’expulsion de M. Sloan, un pro-vie notoire, ne détourne les électeurs socio-conservateurs du parti.

« C’est un peu égoïste comme position et ça me fait rire, explique cette source. Ceux qui disaient ça se font élire dans l’Ouest avec 70 % du vote. Même s’ils perdaient les 10 ou 15 points apportés par les pro-vie, ils gagneraient encore, alors que pour nous en Ontario et au Québec, ces points pourraient faire la différence entre perdre ou gagner un siège. » C’est que plusieurs pensent qu’en envoyant le message que les extrémistes comme M. Sloan ne sont plus les bienvenus, le Parti conservateur se gagnera des électeurs centristes susceptibles de le porter au pouvoir.

Mais le pari est risqué. Déjà, Derek Sloan incite ses partisans à ne pas tomber dans le panneau. Dans une déclaration qu’il a émise tout juste après son expulsion, M. Sloan les invite à ne pas déchirer leur carte de membre ou annuler leur participation au congrès bisannuel du parti en mars.

« J’aimerais que vous contribuiez à sélectionner les délégués les plus conservateurs possible. Pour faire cela, vous devez rester membre du parti », écrit M. Sloan. Il ajoute que « le parti n’est pas la propriété personnelle d’Erin O’Toole. Le Parti conservateur du Canada appartient à sa base, il vous appartient. Je vous encourage à prendre la parole, à vous tenir debout et à faire en sorte avec ce congrès que les vraies valeurs conservatrices soient représentées. »

Des rumeurs circulent que le groupe pro-vie Campaign Life Coalition (CLC) s’active pour noyauter les délégations qui auront droit de vote lors du congrès. CLC n’a pas rappelé Le Devoir mercredi. En temps normal, les délégués envoyés au congrès d’orientation d’un parti sont choisis en amont par les membres de chaque circonscription lors d’une rencontre en personne. Le processus est tel que ce sont souvent les bénévoles les plus dévoués – et endossés par l’establishment ― qui sont choisis. Or, cette année, pandémie oblige, tout se fait virtuellement. N’importe quel membre du parti pouvait soumettre son nom pour devenir délégué. Si une circonscription a plus de candidats que les 10 places disponibles, un vote aura lieu. Ce processus plus ouvert permet à n’importe qui de se faufiler.

« Le parti s’est fait piéger », reconnaît une source. Cette personne rappelle qu’il y a souvent eu dans le passé des résolutions pro-vie mises aux voix et que celles-ci ont parfois été battues de justesse. On craint qu’avec des délégués inconnus du parti, des résultats imprévus surviennent. « L’expulsion de Derek Sloan peut les décourager, mais ça pourrait aussi les encourager à redoubler d’ardeur. »

Pas le choix

Une autre source, qui a été très impliquée au sommet du parti, estime que si la situation est « agaçante » pour les conservateurs dans l’immédiat, elle représente une occasion à saisir à plus long terme. « C’est le temps d’aller chercher le centre. Laissons les bozos et l’extrême droite à Maxime Bernier. C’est la marche à suivre. »

Cette source estime néanmoins que l’expulsion de M. Sloan à ce moment-ci est très opportuniste. D’abord parce que le don litigieux a été fait sous le nom moins connu de Frederick P. Fromm et que le Parti conservateur n’a lui-même pas réalisé que Paul Fromm a pu voter à la chefferie de 2020. Ensuite parce que M. Sloan avait fourni bien d’autres motifs pour être expulsé, que ce soit en endossant les thérapies de conversion ou en laissant planer un doute sur la loyauté de l’administratrice en chef de la santé publique, Dre Teresa Tam, qui est d’origine chinoise. Mais voilà, pense cette source : M. O’Toole a eu besoin d’avoir l’air du côté de la droite sociale pendant la course au leadership pour doubler son rival centriste Peter Mackay.

Erin O’Toole a nié tout cela en affirmant dans un communiqué de presse que Derek Sloan n’a pas été expulsé « en raison d’un événement précis, mais à cause d’un type de comportement destructeur impliquant de nombreux incidents ». « Les événements de la dernière semaine sont simplement la goutte qui a fait déborder le vase. » Le chef conservateur nie aussi que M. Sloan ait été expulsé « parce qu’il est un conservateur social. Nous avons des députés très compatissants et avec des qualités sans pareilles qui, comme de nombreux Canadiens, tirent une force de leur foi. Le Parti conservateur est une grande tente qui accueille tous les Canadiens. »