Les Proud Boys sont une entité terroriste, selon des experts canadiens

Proud Boys se présente comme «une organisation fraternelle d’Occidentaux chauvins qui ne présenteront pas d’excuses pour avoir créé le monde moderne». Le groupe est ouvertement misogyne: seuls les hommes ont le droit d’en faire partie, et les femmes sont incitées à rester au foyer. Officiellement, le groupe dit ne pas pratiquer de discrimination basée sur la race ou l’orientation sexuelle.
Photo: Jacquelyn Martin Associated Press Proud Boys se présente comme «une organisation fraternelle d’Occidentaux chauvins qui ne présenteront pas d’excuses pour avoir créé le monde moderne». Le groupe est ouvertement misogyne: seuls les hommes ont le droit d’en faire partie, et les femmes sont incitées à rester au foyer. Officiellement, le groupe dit ne pas pratiquer de discrimination basée sur la race ou l’orientation sexuelle.

Le groupe d’extrême droite Proud Boys devrait-il figurer sur la liste canadienne des entités terroristes interdites dans la foulée du saccage du Capitole de Washington ? Plusieurs experts pensent que oui, et ce, même si les actions en sol canadien du groupe sont demeurées pour l’instant marginales.

« En me basant sur ce que je sais de leurs activités, je dirais qu’ils se rapprochent beaucoup du seuil [à partir duquel les groupes sont inscrits sur la liste] », dit en entrevue Jessica Davis, une ex-agente du renseignement au gouvernement canadien aujourd’hui consultante à son compte. « Les Proud Boys ont commis un certain nombre d’agressions dont on pourrait dire qu’elles étaient motivées politiquement, et l’événement au Capitole peut être qualifié de terrorisme. »

Barbara Perry, directrice du Centre sur la haine et l’extrémisme de l’Université Ontario Tech à Oshawa, pense de même. Lors de leur création il y a cinq ou six ans, relate-t-elle, « c’était difficile de les prendre au sérieux. Mais ils ont rapidement évolué et on a vu une rapide escalade de leurs prises de position agressives ».

Pour sa part, Stephanie Carvin, ex-analyste au gouvernement fédéral aujourd’hui professeure à l’Université Carleton spécialisée dans les questions de sécurité nationale, pense que les Proud Boys devraient probablement être inscrits sur cette liste. Avec d’autres. « Nous concentrons notre attention sur les Proud Boys, mais il y a d’autres groupes encore pires. Alors, si nous empruntons cette voie, il faudra que d’autres aussi soient inscrits. » Elle cite Atomwaffen, The Base, Order of Nine Angles et III %ers.

Fondé par le Canadien Gavin McInnes, Proud Boys se présente comme une « une organisation fraternelle d’Occidentaux chauvins qui ne présenteront pas d’excuses pour avoir créé le monde moderne ». Le groupe est ouvertement misogyne : seuls les hommes ont le droit d’en faire partie, et les femmes sont incitées à rester au foyer. Officiellement, le groupe dit ne pas pratiquer de discrimination basée sur la race ou l’orientation sexuelle. Le groupe est plus connu aux États-Unis. Un ex-membre avait organisé la manifestation de Charlottesville s’étant soldée par un décès en 2017. Des membres des Proud Boys ont participé à l’émeute du Capitole.

Au Canada, les Proud Boys ont fait parler d’eux en juillet 2017 quand cinq d’entre eux, par ailleurs membres des Forces armées canadiennes, ont perturbé une manifestation autochtone à Halifax. On ne leur connaît pas d’acte de violence perpétré en sol canadien. Mais cela n’a aucune importance, rappellent les expertes. « Nous ne voulons pas que des Canadiens fassent avancer la cause d’aucune de ces organisations », explique Stephanie Carvin. « Un groupe peut être inscrit sans avoir de présence au Canada ou y avoir commis de gestes », ajoute Jessica Davis.

Lorsqu’une organisation est inscrite par Ottawa sur la liste des entités terroristes interdites, elle voit ses avoirs gelés. Il n’est plus possible pour un individu de contribuer matériellement à l’avancement de la cause défendue par le groupe, même s’il demeure permis d’en être membre. Dans les faits, nuance Mme Davis, les institutions bancaires peuvent geler le compte d’une personne connue pour son appartenance au groupe inscrit. « Acheter une maison ou traverser la frontière peut alors devenir difficile », explique-t-elle.

Leah West, professeure à l’Université Carleton spécialisée dans le contre-terrorisme, ajoute qu’une inscription facilite les enquêtes policières. « Il devient plus facile d’obtenir des mandats parce que le seuil de preuve requis est plus bas. »

Barbara Perry pense quand même qu’une inscription demeure un geste « essentiellement symbolique ». « Ces groupes ne sont pas bien financés, ils n’ont pas beaucoup d’avoirs à geler. […] Mais ça décourage la participation et il est important d’envoyer ce message. »

58 contre 2

La liste canadienne d’entités interdites comporte 60 entrées. Il s’agit principalement de groupes islamistes (dont les différentes déclinaisons d’al-Qaïda et du groupe État islamique) et d’entités d’extrême gauche d’Amérique latine (comme le groupe communiste péruvien Sentier lumineux). Les deux seuls groupes d’extrême droite qui y figurent — le réseau néonazi Blood Honour et sa branche armée Combat 18 — ont été ajoutés en juin 2019.

Jessica Davis se dit surprise de ce faible nombre. « Un certain nombre de groupes répondent aux critères d’inscription », pense-t-elle. Peut-être la lourdeur du processus d’inscription y est-elle pour quelque chose, suppute-t-elle. Il faut dire aussi que plusieurs des groupes islamistes inscrits l’ont été à la demande de l’ONU.

« Ce gouvernement est un peu plus enclin à jeter un œil à l’extrême droite que ne l’avait été le gouvernement de Stephen Harper », soutient Stephanie Carvin. Mme Perry pense au contraire que, dans le passé, les libéraux n’avaient pas fait mieux. « On a concentré notre attention sur l’islamisme, alors que la violence émanant d’ici a eu tendance à être minimisée. »

Dimanche, dans la foulée de l’émeute ayant ébranlé les États-Unis, le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a laissé entendre sur les ondes de CTV que les groupes tels que Proud Boys pourraient être ajoutés à la liste des entités terroristes. Son bureau a précisé par la suite au Devoir que le ministre ne passait pas pour autant une commande. Ce sont la GRC et le Service canadien du renseignement de sécurité qui amassent des informations et font une recommandation au ministre.

Ni Stephanie Carvin ni Jessica Davis ne s’étonnent que le ministre ait semblé devancer ses fonctionnaires. Le processus est à moitié technocrate, à moitié politique, disent-elles. Mais Mme Davis dit qu’« il est inhabituel qu’on en parle d’avance. Généralement, on garde cela secret jusqu’à l’inscription, afin de ne pas donner le temps au groupe ou à ses membres de se cacher ou de déplacer leurs avoirs ».

À voir en vidéo