Une leçon pour le PLC?

Le vote des communautés culturelles n’est plus acquis pour aucun parti.
Photo: Jacques Nadeau Le vote des communautés culturelles n’est plus acquis pour aucun parti.

Une partie du vote des citoyens québécois issus de communautés culturelles a-t-elle glissé entre les doigts du Parti libéral du Canada (PLC), aux dernières élections? Plusieurs députés libéraux montréalais le pensent et le disent depuis une semaine. L'aveu est de taille pour la formation qui compte sur ce vote, qui lui est traditionnellement acquis, pour assurer des victoires aisés dans plusieurs châteaux forts.

«Il y a des immigrants de première génération, fâchés contre le PLC, qui sont restés chez eux au lieu de voter contre nous. Cela a eu une incidence claire sur l'île», explique le nouveau député d'Honoré-Mercier et président de la section québécoise du PLC, Pablo Rodriguez.

Il pense que le Bloc a par ailleurs pu marquer quelques points chez les enfants et petits-enfants d'immigrants: «Souvent, on veut se fondre dans le moule. Si c'est cool et in de voter Bloc, quand on a 18-20 ans, cela peut avoir eu une certaine influence.» Mais attention, comme le Bloc partait de très loin chez l'électorat issu de l'immigration, on ne peut parler de percée, selon le jeune député lui-même d'origine argentine, arrivé au Québec à l'âge de 8 ans. «Ils étaient presque à zéro, il est possible qu'ils aient été en chercher une petite partie.»

La fonte des majorités libérales dans plusieurs comtés de l'île semble accréditer la thèse selon laquelle un nombre important de membres des communautés culturelles ont délaissé le PLC, que ce soit en s'abstenant ou en votant pour le Bloc. C'est notamment le cas dans Papineau, Jeanne-Le Ber, Ahuntsic et Outremont. La chute est cependant moins marquée dans des comtés un peu plus anglophones, comme Saint-Laurent-Cartierville et Pierrefonds-Dollard.

Une tendance lourde

Auteur d'une thèse de doctorat sur le comportement électoral des citoyens issus des communautés culturelles, Pierre Serré ne pense pas qu'il y a eu de grands bouleversements dans cette frange de l'électorat lors de la dernière élection. Il faut plutôt y voir, selon lui, l'expression d'une tendance lourde qui va de pair avec la francisation.

«Le comportement électoral des immigrants francophones et francisés, les "francotropes", comme je les appelle, est tout à fait semblable à celui des autres francophones. C'est la langue qui est le premier déterminant du comportement électoral», souligne M. Serré, chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes de l'UQAM.

Selon ses recherches basées sur les résultats électoraux antérieurs, lesdits francotropes votent pour des partis souverainistes dans des proportions très similaires aux francophones «de souche», avec un écart de 5 à 7 %. Ainsi, à mesure que le nombre des enfants de la loi 101 en âge de voter s'accroît, que les mariages mixtes se multiplient et que de plus en plus d'immigrants francophones arrivent au pays, le Bloc, le Parti québécois et même l'option souverainiste seront appuyés par un électorat de plus en plus diversifié, selon le chercheur.

Il évalue que les francotropes représentent de 15 à 20 % de la population de l'île. Environ 40 % des sièges des députés péquistes sur l'île seraient selon lui attribuables à cette partie de l'électorat. À la dernière élection, cela peut aussi avoir fait la différence dans certains comtés de banlieue, comme Saint-Lambert, où Maka Kotto, comédien d'origine camerounaise, a été élu pour le Bloc québécois.

Si les libéraux sont prompts à avouer que certains membres des communautés ethnoculturelles leur ont été infidèles, ils soulignent qu'il ne faut pas interpréter cela comme une montée de l'option souverainiste. «Ils ont souvent quitté des pays en difficulté pour vivre dans un pays stable, démocratique, ouvert sur le monde, on retrouve cela au sein du Canada. Venir ici pour mettre un terme au projet canadien et sortir le Québec du Canada, c'est vraiment un pas de géant», croit Pablo Rodriguez.

«Attention», réplique Pierre Serré, qui maintient son analyse. Dans l'ensemble de l'électorat, les électeurs francophones ne sont pas tous souverainistes, c'est la même chose pour les francotropes. «Il n'y a pas significativement plus de mous chez les francotropes», fait-il valoir.

Maka Kotto

Le nouveau député bloquiste de Saint-Lambert a lui aussi l'impression que le temps fait son oeuvre: «Ils [les citoyens issus des communautés culturelles] commencent à s'émanciper d'une certaine captivité, d'un certain carcan. J'en suis intuitivement certain», affirme M. Kotto. Il se montre cependant très prudent pour l'interprétation des résultats du dernier scrutin, croyant qu'il est trop tôt pour dire si les communautés culturelles ont davantage appuyé le Bloc québécois cette fois-ci.

Ce dernier pense que le message inclusif de sa formation a passé la rampe. «Par le passé, il y a eu des procès d'intention à l'effet que c'est un mouvement ethnocentriste, voire xénophobe, mais la réalité est tout autre. Nul n'a le monopole du racisme et de la xénophobie. On retrouve ce comportement partout», ajoute M. Kotto, qui en a eu la preuve le soir de l'élection, lorsque l'attaché de presse de son adversaire a invité des journalistes à «aller voir le nègre que les gens viennent d'élire».

Le nouveau député refuse de se voir comme un symbole d'une possible percée du Bloc au sein des communautés ethnoculturelles: «Personne n'est propriétaire d'un vote», affirme-t-il, tout en souhaitant qu'il y ait davantage de représentants de ces communautés dans les différentes sphères de la société. «Cela refléterait mieux la réalité du Québec moderne. Ce n'est pas seulement une avancée pour le Bloc, mais pour le Québec en entier», poursuit-il.

Faire campagne dans les communautés

S'il est encore trop tôt pour prendre la mesure de l'appui des communautés culturelles au Bloc québécois, une chose est certaine: le parti souverainiste ne s'est pas contenté de montrer patte blanche pour se dédouaner des procès d'intention, il a aussi mené une campagne de terrain très active auprès des Québécois issus de l'immigration.

«Pour la première fois, nous avons eu toute une campagne orientée vers les groupes ethnoculturels. C'est l'aboutissement du cheminement entrepris en 1998 qui commence à porter fruit», renchérit Dominique Olivier, qui était responsable de l'équipe ethnoculturelle du Bloc pendant la campagne.

Mme Olivier a coprésidé le chantier du Bloc sur la démocratie et la question identitaire en 1998. C'est à cette époque que la formation a proposé une nouvelle définition de la nation et de la citoyenneté qui considère le peuple québécois dans sa diversité. On reléguait donc à l'histoire la notion des deux peuples fondateurs.

Ce changement dans le discours s'est traduit dans cette élection par une plate-forme spécifique pour les communautés ethnoculturelles, ce que le PLC n'a pas fait. On y traitait notamment des mesures à prendre pour combattre le chômage endémique chez les minorités visibles, des modifications à apporter à la loi antiterrorisme ou des améliorations souhaitables au système de traitement des demandes du statut de réfugié.

Le Bloc a aussi mené des opérations de sortie de vote ciblée dans plusieurs comtés de l'île. «Nous avons recruté des gens qui font des appels dans leur communauté. Le PLC fait cela depuis 100 ans», illustre Farouk Karim, qui était responsable de la sortie du vote dans la circonscription d'Outremont. De telles opérations ont aussi été menées dans Papineau et Ahuntsic, où on a fait appel au parrainage de votes.

«Chez les noirs francophones, il y a eu des gains réels, chez les arabophones, il y a des gains à faire, ils nous considèrent comme des défenseurs de leurs intérêts, on s'est entre autres battu contre le profilage racial. Dans le cas des latinos, l'appui ne fait que s'accroître», constate Mme Olivier.

Elle ajoute que les immigrants et leurs descendants ne peuvent plus être considérés comme un bloc homogène. «Il y a plus de jeunes de deuxième génération, ou d'immigrants qui se sont socialisés ici à l'école, qui endossent l'identité québécoise fortement. Ils ont tendance à être plus souverainistes», poursuit-elle. À l'inverse, elle constate encore une grande «timidité» chez les aînés. «Même quand ils trouvent les politiques du Bloc intéressantes, il y a une réticence à effectuer une coupure finale avec le Canada. Ils ont peur de l'inconnu, ayant souvent vécu la guerre dans leur pays d'origine.»

Vers les prochaines élections

Reconnaissant que le PLC a du pain sur la planche dans les prochains mois, Pablo Rodriguez souligne qu'il est naturel pour le parti d'intégrer les communautés dans ses structures et ses orientations. «C'est plus dans nos fibres. Ce n'est pas un exercice politique. C'est quelque chose de spontané chez nous.» L'exécutif québécois de la formation proposera néanmoins, au prochain congrès, la création d'un comité regroupant les membres des communautés culturelles.

Le défi est lancé au Bloc québécois, qui devra travailler encore plus fort pour maintenir ses avancées. «Il faut éviter d'aller voir les gens une fois et ensuite attendre six mois avant les prochaines élections pour recommencer. C'est un peu ce que les libéraux ont fait. Partout où on passait, on entendait: "Les libéraux nous prennent pour acquis, ils pensent qu'on va toujours voter pour eux, et en 11 ans de règne il y a des problèmes qui ne se sont pas réglés"», fait valoir Farouk Karim, qui s'occupait également des relations avec les médias ethniques pour le Bloc pendant la campagne.

Il pense que le Parti québécois n'aura d'autre choix que de s'inspirer de la dernière campagne du Bloc dans le futur. «Il y a des élections partielles qui s'en viennent, ce serait une bonne occasion de commencer. À Montréal, il y a deux comtés où il y a beaucoup de communautés ethnoculturelles: Laurier-Dorion et Nelligan.»

Le candidat bloquiste défait dans Outremont, qui milite également au Parti québécois, François Rebello, promet pour sa part d'être à pied d'oeuvre dans les prochains mois pour recruter de jeunes leaders issus des communautés culturelles comme candidats péquistes aux prochaines élections.

Que ce soit au fédéral ou au provincial, la course au vote des «deuxième et troisième générations» est bel et bien lancée.