Exploiter le doute, une stratégie politique à faible résonance

Lors d’une manifestation antimasque en Ontario, un jeune garçon brandit une pancarte à l’effigie de The Line, un mouvement contre la «tyrannie» des mesures sanitaires du gouvernement. 
Photo: Geoff Robins La Presse canadienne Lors d’une manifestation antimasque en Ontario, un jeune garçon brandit une pancarte à l’effigie de The Line, un mouvement contre la «tyrannie» des mesures sanitaires du gouvernement. 

Malgré leur fulgurante popularité en ligne et leur récupération dans certains cercles politiques du sud de la frontière, les fumeuses théories et autres désinformations ne sont encore la panacée d’aucun politicien canadien. Quelques-unes de ces lignes de pensée qui entretiennent un doute déraisonnable sur nos institutions se sont bel et bien hissées jusqu’au parlement durant la crise pandémique, mais elles n’ont entraîné que des ennuis à leurs messagers.

« Le doute, c’est quelque chose qui est bon. En démocratie, c’est bon de douter, douter par exemple des lieux de pouvoir. Mais normalement, il y a une méthode qui amène à ce que le doute puisse être levé. Le complotisme, c’est une forme particulière de doute qui ne se manifeste pas à la fin par la possibilité de la confiance dans le reste de la société », définit Alexandre Coutant, professeur de communication sociale et publique à l’Université du Québec à Montréal.

Le Québec et le Canada ne constituent pas des lieux propices à la récupération politique de cette « forme particulière de doute », selon ce spécialiste des théories du complot, qui foisonnent sur le Web. Il n’est aucunement surpris de constater que les quelques exemples recensés par Le Devoir où des politiciens canadiens ont flirté avec les théories du complot se sont soldés par de cuisants échecs.

Le candidat antimasque

Si l’histoire doit retenir une chose de la manifestation antimasque du 26 juillet 2020, à Québec, c’est sans doute l’agression de la journaliste de TVA Kariane Bourassa, enlacée sans son consentement par deux hommes lors d’un direct à la télévision. L’incident éclipse alors complètement la sortie du candidat à la chefferie du Parti conservateur du Canada, Derek Sloan, faisant campagne devant l’Assemblée nationale pour sceller son alliance avec les groupes québécois opposés aux mesures sanitaires, aux antimasques ou autrement antigouvernementaux.

Du moins, dans les grands médias. En entrevue avec le média évangéliste sur YouTube ThéoVox, Derek Sloan dit s’opposer au masque obligatoire. Puis, il convient que le pays est en train de devenir « communiste ou dictatorial ». Sa prise de parole était précédée de celle d’Alexis Cossette-Trudel, polémiste récemment banni des plateformes YouTube et Facebook, entre autres.

« Je crois que nous allons par là petit à petit, dit-il en anglais devant l’Assemblée nationale du Québec. Et je pense que la plupart des gens ne réalisent pas qu’on va dans cette direction. »

Normalement, il y a une méthode qui amène à ce que le doute puisse être levé. Le complotisme, c’est une forme particulière de doute qui ne se manifeste pas à la fin par la possibilité de la confiance dans le reste de la société.

 

Si le président américain, Donald Trump, a réussi à faire des gains en surfant sur le doute envers les institutions du sud de notre frontière, cette stratégie n’a été accueillie au Canada par rien d’autre que de l’apathie dans les partis et auprès des électeurs. Derek Sloan l’a appris à ses dépens en subissant toute une dégelée, le mois suivant la manifestation de Québec, recueillant moins de 15 % des votes des membres du PCC. Dernier des candidats en lice, il a été éliminé au tout premier tour.

« Ça ne me surprend pas, puisque c’est quelque chose qui est très minoritaire. Quand on est dans le complotisme, on est dans une vision très radicale de notre rapport au monde. Ça peut être tentant d’aller mobiliser ces personnes-là, mais elles ne sont pas si nombreuses », analyse Alexandre Coutant.

Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le député conservateur Derek Sloan a récolté moins de 15% des voix des membres lors de la course à la chefferie du Parti conservateur.

Cet épisode était pourtant loin d’être la dernière preuve de sympathie envers les théories tout droit sorties des endroits les plus sombres du Web [parmi les troupes conservatrices]. Au contraire, le reste de 2020 a été marqué par une série de frasques de députés bien embarrassante pour le nouveau chef Erin O’Toole.

Un vrai (faux) Great Reset

Personne n’a remarqué quoi que ce soit sortant de l’ordinaire dans le discours de Justin Trudeau devant l’ONU, le 29 septembre 2020, jusqu’à ce qu’un passage devienne viral sur le Web, plus d’un mois plus tard, et rapidement repris par des médias d’extrême droite en ligne.

Dans celui-ci, on peut entendre le premier ministre dire, en anglais, que la pandémie représente « l’occasion d’une réinitialisation », dans le but d’améliorer le système économique. Un vague rappel du titre d’une conférence du Forum économique mondial, intitulée « Grande Réinitialisation », ou « Great Reset », en anglais. Il n’en fallait pas plus pour alimenter d’étranges théories selon lesquelles les élites mondialistes, Justin Trudeau en tête, fomentent un grand coup pour le contrôle de la planète.

Premier à récupérer l’idée aux fins politiques, l’ex-ministre des Affaires étrangères sous Stephen Harper et actuel chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, a vu dans le discours du premier ministre la preuve que « le mondialisme n’est pas une théorie de la conspiration », ajoutant que « pas un seul média n’en parle ».

« Ça illustre les jeux rhétoriques qu’il y a à l’intérieur des logiques complotistes. La caractéristique d’un complot n’est pas que ce soit que des trucs complètement fous. On se base sur certains éléments factuels, mais c’est dans l’interprétation et les liens qu’on va faire entre eux que ça ne va pas du tout. Une des manières récurrentes dans le discours complotiste est de surinterpréter. Dans le cas du Great Reset, on est devant une proposition [qui existe vraiment] et à partir de là on va associer un tas d’intentions comme quoi il y a encore plus derrière », décortique le professeur Coutant.

Habitué à ce genre de rhétorique, M. Bernier avait convaincu pas moins de 642 électeurs de la circonscription de York Centre, lors d’une élection partielle fin octobre. Il lui en aurait toutefois fallu 7612 de plus pour doubler la libérale élue, Ya’ara Saks.

La critique d’un Great Reset est entrée au Parti conservateur du Canada sous la forme d’une pétition sur le site Web du député d’Ottawa Pierre Poilievre, mi-novembre. « Les Canadiens doivent se défendre contre les élites mondiales qui se nourrissent des peurs et du désespoir des gens dans le but d’imposer leur prise de pouvoir », peut-on lire, rappelant la désinformation qui foisonne en ligne par son style exagéré. Le chef Erin O’Toole, qui n’a pas approuvé la pétition, mais ne l’a pas non plus reniée, a dû faire face aux railleries des députés libéraux à la Chambre des communes qui assimilait sa critique avec des théories des plus alambiquées.

Vaccins et George Soros

Il est probablement plus facile pour un parti de se dissocier des théoriciens du complot si aucun de ses membres n’a été dénoncé pour avoir crié le nom du milliardaire philanthrope George Soros à la vice-première ministre du Canada, en Chambre. Le Parti conservateur du Canada ne peut plus revendiquer ce privilège depuis qu’un article du Toronto Star eût rapporté ce curieux coup d’éclat du député ontarien John Brassard, en décembre.

L’ultra-riche philanthrope George Soros est constamment soupçonné par diverses théories infondées, dont certaines antisémites, d’être derrière un complot visant à instaurer un « nouvel ordre mondial ». La ministre des Finances, Chrystia Freeland, l’a déjà interviewé au cours de sa carrière de journaliste et l’aurait aussi rencontré en tant que politicienne, selon le Star. En août, une députée conservatrice de Colombie-Britannique a dû s’excuser pour avoir sous-entendu que Mme Freeland écoutait M. Soros « comme une élève écoute son professeur » lors d’une entrevue.

Même si le candidat déchu Derek Sloan n’est pas parvenu à ravir la chefferie de son parti, son alliance avec le mouvement antimasque n’a pas cessé de hanter son parti pour autant. Une pétition qu’il a parrainée en novembre soutient, en complète contradiction avec les informations fournies par Santé Canada, que le vaccin contre la COVID-19 ne serait ni sécuritaire ni utile à combattre la pandémie, mais « équivaut véritablement à une expérimentation humaine. »

Talonné à ce sujet par les journalistes, au moment où le vaccin de Pfizer-BioNTech était approuvé au Canada, son chef Erin O’Toole a imputé ce doute à la gestion du gouvernement Trudeau. « Si des gens ont des questions, c’est parce qu’il y a un vide d’information », a soutenu M. O’Toole, immédiatement après avoir assuré qu’il accepterait, lui, d’être vacciné lorsque le choix lui sera offert.

Le spécialiste des théories du complot, Alexandre Coutant, est d’avis que la courroie de transmission de ce genre de doute aurait plus de tractions s’il se trouvait dans d’autres pays, en particulier dans ceux où il fait moins bon vivre.

« Ça peut marcher dans d’autres pays, lorsqu’il y a un contexte sociopolitique très différent […] Le Québec et le Canada sont clairement des sociétés où il y a moins d’inégalités économiques et sociales, beaucoup moins de tensions communautaires, etc. Ce genre de formes radicales va bien dans des pays où il y a déjà des dissensions très radicales », comme aux États-Unis ou même en France, avance-t-il. D’ici à ce que la société se disloque, les politiciens canadiens ont donc un intérêt stratégique à rester dans une forme de doute un peu plus constructive.

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