L’anglais règne parmi les missions canadiennes à l'étranger

Seule la maîtrise de l’anglais est exigée pour le travail dans 130 missions diplomatiques canadiennes, soit 80% des bureaux du pays à l’étranger.
Photo: John Gomez Getty Images Seule la maîtrise de l’anglais est exigée pour le travail dans 130 missions diplomatiques canadiennes, soit 80% des bureaux du pays à l’étranger.

L’écrasante majorité des ambassades et des bureaux diplomatiques du Canada ont officiellement l’anglais comme langue de travail. Une politique peu connue à l’interne, mais qui a pour conséquence de rendre la vie dure à l’usage du français par les employés dont c’est la langue maternelle, et à laquelle le ministre François-Philippe Champagne promet de s’attaquer.

Seule la maîtrise de l’anglais est exigée pour le travail dans 130 missions diplomatiques canadiennes, soit 80 % des bureaux du pays à l’étranger. Un document interne à Affaires mondiales Canada, consulté par Le Devoir, dresse la liste des 162 missions diplomatiques du Canada, classées par « langue de travail à l’étranger ». Le français est la langue de travail dans seulement 17 missions, et 15 autres sont désignées bilingues. Certaines ambassades comptent pour plusieurs missions, comme celle en Belgique qui héberge aussi la représentation auprès de l’OTAN et de l’Union européenne, par exemple.

Selon l’Organisation internationale de la francophonie, 29 pays dans le monde ont pour langue officielle le français. Cela correspond approximativement, en y ajoutant une poignée de pays d’Europe, du Maghreb et de l’Amérique latine, aux 32 missions francophones ou bilingues. Partout ailleurs dans le monde, la langue de travail choisie par Ottawa est l’anglais uniquement.

Plusieurs sources au sein du corps diplomatique ont confirmé au Devoir que cela a pour effet que des ambassades et des hauts-commissariats n’exigent pas la maîtrise du français pour les employés recrutés sur place ou pour les fonctionnaires d’autres ministères appelés à y travailler. Ce faisant, les réunions d’équipe, les évaluations et les discussions quotidiennes doivent la plupart du temps être menées en anglais, forçant les employés et les gestionnaires francophones à travailler en permanence dans leur langue seconde.

« Les francophones perdent leur droit de travailler dans la langue de leur choix lorsqu’ils partent à l’étranger dans 80 % des endroits », dit un haut placé d’une ambassade canadienne désignée comme anglophone, qui a requis l’anonymat puisqu’il n’est pas autorisé à parler publiquement de la question.

« Quand on embauche un employé local, on cherche quelqu’un qui maîtrise l’anglais. S’il maîtrise le français, c’est merveilleux, mais ce n’est presque pas pertinent », confie un ambassadeur posté à l’étranger, dans un autre bureau qui a aussi comme langue de travail l’anglais et qui a également requis l’anonymat pour parler librement de ce sujet.

Même si on exige de ses collègues diplomates anglophones un certain niveau de compétence en français, le travail au quotidien avec le personnel embauché localement et avec des fonctionnaires unilingues d’autres branches du gouvernement, pour qui on n’exige pas le français, rend impossible un environnement de travail bilingue.

« Souvent, à la centrale [à Ottawa] et en poste, les francophones sont utilisés comme traducteurs à l’improviste, parce qu’ils sont là et peuvent le faire. Ici, c’est moi qui le fais », raconte celui qui est pourtant chef de mission.

Le Devoir révélait lundi qu’à cause d’une haute gestion composée presque uniquement d’anglophones, des diplomates francophones sentent qu’ils doivent faire rapport de leur travail en anglais s’ils souhaitent ne pas être ignorés par la hiérarchie. Cela contribue à un climat qui pousse plusieurs francophones ambitieux à faire toute leur carrière diplomatique dans la langue de Shakespeare.

Pas de francisation

Le Plan d’action sur les langues officielles 2019-2022 préparé par Affaires mondiales Canada ne propose aucune francisation de ses bureaux à l’étranger. « Bien que nos missions à l’étranger ne soient pas officiellement désignées bilingues aux fins de la langue de travail, le ministère appuie cette pratique exemplaire », peut-on lire.

Dans un courriel obtenu par Le Devoir, un gestionnaire responsable d’appliquer ce plan explique que la désignation anglophone d’un grand nombre de missions à l’étranger est justifiée par l’article 38 de la Loi sur les langues officielles. Selon cette loi, le gouvernement peut désigner ses bureaux comme bilingues, anglophones ou francophones dans « tous secteurs ou régions du Canada ou lieux à l’étranger » en fonction du nombre de locuteurs des deux langues qui résident dans ces régions et pour « tout autre critère qu’il juge indiqué ». Les services et la communication avec le public, toutefois, sont assurés dans les deux langues partout.

En entrevue avec Le Devoir, le ministre François-Philippe Champagne a avoué ne pas être au fait de ces données. Quand on lui a demandé s’il comptait changer les choses, il a affirmé que « c’est sûr qu’on doit améliorer les choses. […] Certainement on doit le faire ».

« Moi, mon expérience, c’est que, quand je vais dans ces missions-là, les gens tendent à me parler en français. Donc, au-delà de cette perception, il faut travailler avec les faits, explique M. Champagne. Comme les gens qui sont engagés localement [dont on pourrait exiger le bilinguisme], et pas nécessairement dans des pays francophones, parce que d’abord et avant tout il faut penser que, dans nos missions […], il faut être en mesure d’offrir les deux langues officielles. »

Les fonctionnaires responsables des communications à Affaires mondiales Canada n’ont pas confirmé l’existence d’une liste d’ambassades désignées comme anglophones aux fins de la langue de travail, malgré l’attestation de plusieurs sources et l’obtention de documents internes. L’institution se contente de préciser que « la liste des régions bilingues du Canada aux fins de la langue de travail du Secrétariat du Conseil du Trésor (SCT) ne fait aucune mention de la désignation des bureaux situés à l’extérieur du Canada ».

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4 commentaires
  • Pierre Labelle - Abonné 16 décembre 2020 04 h 47

    Les vainqueurs et.....

    Nous sommes revenu depuis très longtemps à cette vieille histoire qui est la nôtre : les vainqueurs et les vaincus. Je dis revenu mais en sommes-nous un jour vraiment sortie? Le complexe du colonisé va t-il un jour nous quitter?

  • Dominique Boucher - Abonné 16 décembre 2020 06 h 44

    Affaires étrangères, 2015-2017

    4 novembre 2015: Stéphane Dion est nommé Ministre des Affaires étrangères du Canada

    * * *

    Éditorial de Bernard Descôteaux, Le Devoir, 12 novembre 2015:

    «[...] il est tout de même étonnant, “parce qu’on est en 2015”, qu’un ministre francophone du gouvernement canadien soit obligé de signifier à ses fonctionnaires son souhait de recevoir notes et mémorandums venant de l’appareil bureaucratique dans sa langue maternelle. Mais le bilinguisme étant trop souvent une fiction dans le gouvernement, Stéphane Dion a dû, en prenant ses fonctions au ministère des Affaires étrangères, faire savoir qu’il travaillerait en français.

    https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/454971/affaires-etrangeres-en-francais

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    Les rapports étaient tellement mauvais entre Justin Trudeau et Stéphane Dion que ce dernier nʼa jamais réussi à obtenir une seule rencontre en tête à tête avec le Premier ministre lorsqu'il était Ministre des Affaires étrangères.

    https://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-canadienne/201804/03/01-5159715-les-relations-entre-dion-et-trudeau-etaient-glaciales-selon-un-livre.php

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    10 janvier 2017: Dion est dégommé.

    Il y a peut-être dʼautres raisons, mais on peut quand même se demander si ce nʼest pas ce qui arrive quand un ministre des affaires étrangères exige de travailler en français à Ottawa... Après ça, surpris en apprenant que ça se passe en anglais dans la diplomatie canadienne?


    Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • Alain Lavallée - Inscrit 16 décembre 2020 08 h 29

    Pas tant une question de langue, qu'une crainte à l'égard de la loyauté de celui ou celle qui la parle

    Nous sommes simplement revenu au climat d,avant la loi sur les langues officielles qui a résulté de la Commission Laurendeau Dunton qui a constaté au cours des années 1960 que """ tout le monde sur le plancher de la manufacture est francophone et, au niveau des contremaîtres, tout le monde est anglophone » . Des constats de cette Commission,il en a découlé la doctrine Gérin-Lajoie qui a contribué à la Révolution tranquille et aux progrès du Québec, comme État fédéré, sur la scène internationale (voire à l'émergence d,une mini-diplomatie québécoise)

    Il faut lire les deux livres de l'ex-ambassadeur du Canada Gilles Duguay pour comprendre jusqu'à quel point le milieu diplomatique à Ottawa a livré une guerilla de tous les instants à la doctrine Gérin-Lajoie de 1967 à aujourd'hui (sauf durant les années Mulroney, qui ont accepté jusqu'à un certain point la doctrine Gérin-Lajoie). Ces 2 livres sont: ""Le triangle Québec-Ottawa-Paris"" publié en 2010, et "Aventurier et ambassadeur" publié en 2018.

    Cette guerilla a résulté en une diminution constante du nombre de francophones dans un poste important, influent, au sein du milieu diplomatique car à Ottawa on craint toujours que la loyauté finale d'un "canadien-français de souche" n'aille au Québec, à la nation québécoise plutôt qu'au Canada supposément post-national (mais.... )

  • Monique Girard - Abonnée 16 décembre 2020 10 h 02

    Revivre le jour de la marmotte

    Pourquoi lire ces articles me donne l'impression de revivre constamment le jour de la marmotte ? Le Canada se gargarise avec des expressions comme un pays ayant deux langues officielles et l'on a le Nouveau-Brunswick, une province officiellement bilingue...Des mots, toujours des mots, comme dit la chanson. Notre représentation à l'étranger ne peut que refléter cette duplicité !