Ottawa rappelle son ambassadeur en Iran

Le fils de Zahra Kazemi est amer et fâché à la fois contre Ottawa pour son «inaction» et Téhéran pour sa «mauvaise foi»
Photo: Le fils de Zahra Kazemi est amer et fâché à la fois contre Ottawa pour son «inaction» et Téhéran pour sa «mauvaise foi»

Ottawa — Le gouvernement du Canada est «insulté» et «choqué» de l'attitude de l'Iran dans le dossier de la photojournaliste montréalaise d'origine iranienne Zahra Kazemi, morte il y a un an dans une prison du pays islamique. À quelques jours du début du procès à Téhéran de l'agent du ministère des Renseignements accusé dans cette affaire, le Canada rappelle pour une deuxième fois en un an son ambassadeur en Iran et examine les sanctions possibles pour protester contre le refus du pays islamique de permettre à des observateurs canadiens d'assister au procès. Le gouvernement fédéral envisage même de porter le dossier devant le Tribunal pénal international.

En fait, il y avait un air de déjà vu hier à Ottawa. Le fils de Zahra Kazemi, Stephan Hachemi, amer et fâché à la fois contre le gouvernement fédéral pour son «inaction» et le gouvernement iranien pour sa «mauvaise foi», se tenait debout à côté du ministre des Affaires étrangères, Bill Graham. Il y a près d'un an, le 23 juillet 2003, le gouvernement annonçait de la même façon la même action: le rappel à Ottawa de l'ambassadeur du Canada en Iran, Philip MacKinnon, question de protester diplomatiquement mais fermement contre ce pays.

Les raisons évoquées hier sont aussi semblables. Le corps de la photojournaliste n'a toujours pas été rapatrié au pays malgré les demandes instantes de Stephan Hachemi, une autopsie indépendante n'a pas eu lieu et les résultats de celle pratiquée par les Iraniens ne sont pas disponibles. Cette fois, il faut ajouter le refus de Téhéran de permettre à des observateurs canadiens d'assister au procès.

La photographe est décédée le 10 juillet 2003 d'une hémorragie cérébrale après avoir été frappée à la tête au cours de son interrogatoire. La dame de 54 ans avait été arrêtée le 23 juin 2003 alors qu'elle prenait des photos d'une prison, au nord de Téhéran. L'individu dont le procès commence samedi aurait interrogé la journaliste entre le moment de son arrestation, le 23 juin, et son hospitalisation, le 27 juin.

La mort violente de Zahra Kazemi et son inhumation rapide dans son village natal de Chiraz, à l'encontre des voeux de sa famille, dont son fils, Stephan Hachemi, qui vit toujours à Montréal, avaient choqué les autorités canadiennes. Ottawa avait alors rappelé son ambassadeur en guise de protestation et en attendant les résultats de l'enquête. Mais depuis, Philip MacKinnon avait repris pied en Iran.

Les tractations entre le Canada et l'Iran pour envoyer des représentants canadiens observer le déroulement du procès ont duré une bonne partie de l'année. Hier, Téhéran a fermé la porte pour de bon, tant pour la procédure judiciaire que pour le rapatriement du corps, ce qui a choqué le gouvernement fédéral.

Le ministère des Affaires étrangères iranien a affirmé que le procès était une question strictement nationale et que la république islamique y répondra «sur la base de ses propres règles».

Bill Graham a appris la nouvelle par l'intermédiaire des médias, les autorités iraniennes n'ayant pas répondu à la demande officielle du Canada. «Le gouvernement d'Iran a renié son accord avec nous selon lequel nous avions le droit d'avoir trois représentants au procès sur le décès tragique de Mme Kazemi, a précisé un Bill Graham visiblement exaspéré par la situation. Nous n'acceptons pas cette position de l'Iran. C'est un procès criminel et toutes les règles internationales stipulent que ce doit être public et transparent. En droit international, un procès doit être ouvert. La justice ne sera pas rendue derrière des portes closes en Iran.»

L'Iran a répliqué avec l'argument contraire hier après-midi. «La requête portant sur la présence d'observateurs canadiens est contraire à tous les principes et règlements internationaux et donc inacceptable», a soutenu le porte-parole du ministère des Affaires étrangères iranien, Hamid Reza Asefi.

Le mécontentement canadien s'est donc exprimé hier par le geste diplomatique. «Nous avons rappelé officiellement notre ambassadeur pour voir les mesures qui peuvent être prises, a dit le ministre Graham. Il y a aussi certainement des avenues légales à prendre et nous regardons autre chose, mais on ne peut pas bouger encore.»

Cette hésitation à bouger de la part du gouvernement fédéral, Stephan Hachemi ne la digère tout simplement pas, lui qui attend depuis un an des actions musclées du Canada pour tenter d'éclaircir la mort de sa mère. Plus tôt en matinée, il avait fustigé l'inaction du gouvernement dans cette affaire.

Selon lui, le rappel de l'ambassadeur a déjà prouvé son inefficacité l'année dernière. «On a vu ça avant et est-ce que cette mesure a changé quelque chose? Est-ce que ça dérange le gouvernement iranien? Pas du tout. Peu importe les actions prises depuis un an, je ne suis pas satisfait. Je demande toujours la justice, que les coupables soient punis, les vrais, pas un mec obscur, que le corps de ma mère revienne et qu'il y ait une autopsie.»

Et les récents efforts de Bill Graham, n'est-ce pas suffisant pour prouver la bonne foi du gouvernement? «J'ai compris que Bill Graham est en colère et que sa patience est à bout, a dit Stephan Hachemi. Mais pourquoi n'a-t-elle pas été à bout avant? Ce n'était pas assez important?»

L'Iran devant le TPI?

Stephan Hachemi et ses avocats veulent plus que des paroles du gouvernement fédéral et demandent que la cause soit portée devant le Tribunal pénal international, à La Haye. «Si le Canada ne va pas devant cette cour, c'est qu'il ne le veut pas, car c'est possible légalement de le faire», a-t-il déclaré.

Bill Graham n'a pas écarté cette idée, mais il faut la regarder de plus près, dit-il. «Les avocats de Stephan sont très expérimentés en droit international. Il y a effectivement une possibilité. Mais il y a des choses à regarder avant. D'abord, les lois internationales nous obligent à épuiser tous les recours internes. Il faut donc voir si le refus par l'Iran de nous accorder des observateurs est suffisant comme épuisement des recours. Ensuite, il faut également voir si la cour internationale a la juridiction pour se prononcer sur ce type de cause. C'est ce que nous allons regarder dans les jours à venir.»

Pour l'instant, Ottawa n'envisage pas d'expulser l'ambassadeur iranien au Canada ou d'imposer des sanctions économiques à l'encontre de Téhéran, puisque cela «punit les petites gens dans la rue et pas le gouvernement», a dit Bill Graham.

Le ministre des Affaires étrangères refuse toutefois d'admettre que le Canada est impuissant face à un pays islamique opaque comme l'Iran et qu'il n'a rien fait de suffisant depuis un an pour faire pression sur ce pays. «Nous avons obtenu une condamnation de l'Iran à l'ONU, ce n'est pas de l'impuissance, ça, a dit Bill Graham. L'Iran était furieux. Mais c'est vrai que c'est un pays compliqué. Même le président iranien Khatami a avoué avoir des doutes sur l'impartialité du procès.»

Stephan Hachemi a lui aussi de très sérieuses inquiétudes sur la nature du procès, puisque c'est le controversé procureur de Téhéran, Saïd Mortazavi, qui a nommé le juge en chef du procès et mis en accusation pour «meurtre quasi intentionnel» l'agent Mohammad Reza Aghdam Ahmadi. Or Mortazavi est considéré comme le principal suspect par les députés iraniens, alors que toutes les enquêtes de la presse internationale le montre du doigt directement. C'est lui qui aurait frappé Zahra Kazemi à la tête avec sa chaussure, provoquant l'hémorragie fatale.

Le procès doit débuter samedi à Téhéran en présence de l'avocate Shirin Ebadi, lauréate du prix Nobel de la paix, qui représente la mère de Zahra Kazemi restée en Iran.

Avec la collaboration de Reuters