Seulement 24% des Canadiens ont l'application Alerte COVID

Jusqu’à présent, seulement 6243 clés ont été inscrites dans l’application, alors que depuis quelques semaines, le Canada découvre plus de 4000 cas par jour.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Jusqu’à présent, seulement 6243 clés ont été inscrites dans l’application, alors que depuis quelques semaines, le Canada découvre plus de 4000 cas par jour.

L’application Alerte COVID est-elle vraiment utile au Canada ? Moins d’un citoyen sur quatre détenant un téléphone cellulaire intelligent l’a pour l’instant téléchargée. Même Justin Trudeau avait dit en juin, en se basant sur des études internationales, qu’un taux d’adoption d’au moins 50 % serait nécessaire pour que l’outil soit bénéfique. Mais les chercheurs disent désormais qu’il faut abandonner le concept de seuil minimal d’adhésion parce que ce genre d’outil est efficace, quel que soit son niveau de popularité.

L’application Alerte COVID a pour objectif d’aider les autorités à retrouver les contacts récents d’une personne ayant reçu un diagnostic positif à la COVID-19 afin de contenir les éclosions. Elle utilise la technologie Bluetooth. Un téléphone disposant de l’application gardera en mémoire tous les téléphones croisés l’ayant aussi. Une personne qui reçoit un diagnostic de COVID-19 se voit octroyer par la Santé publique un code (une clé) à inscrire dans l’application, qui déverrouille alors la liste de contacts anonymisés des 14 derniers jours et envoie à ceux-ci une alerte.

Huit des dix provinces canadiennes ont adhéré à l’application. Les Territoires du Nord-Ouest s’y sont ajoutés jeudi. Pour l’instant, la Colombie-Britannique et l’Alberta font cavalier seul.

En se fondant sur les plus récentes données démographiques et les taux de possession de téléphone intelligent par province de Statistique Canada, Le Devoir a calculé qu’il y a un potentiel de 24,7 millions de Canadiens qui pourraient télécharger l’application. Mais comme Ottawa estime que seulement 94 % des téléphones sont assez récents pour télécharger Alerte COVID, ce nombre tombe à 23,2 millions. Or, en date de mercredi, un peu moins de 5,5 millions de personnes l’avaient téléchargée, pour un taux d’adoption de 24 %. (La ventilation par province n’existe pas.) Pire, jusqu’à présent, seulement 6243 clés ont été inscrites dans l’application (dont 1792 au Québec), alors que depuis quelques semaines, le Canada découvre plus de 4000 cas de COVID-19 par jour…

Faut-il alors conclure que tout cela a été inutile ? M. Trudeau a voulu contrecarrer cette impression cette semaine en racontant l’histoire de Sasha, un homme qui respecte toutes les consignes sanitaires et n’éprouvait aucun symptôme lorsqu’il a reçu un diagnostic positif à la suite d’une alerte. « Si Sasha n’avait pas eu Alerte COVID, il n’aurait jamais su. Mais grâce à l’application, il s’est mis en quarantaine et a assuré la sécurité des autres », a expliqué M. Trudeau.

Les scientifiques lui donnent maintenant raison… même s’ils admettent être incapables de quantifier l’utilité de ces applications. À la fin août, un groupe de chercheurs britanniques a écrit dans la revue scientifique The Lancet qu’« il n’y a aucune preuve empirique de l’efficacité des applications de recherche automatisée de contacts, autant en matière d’identification des contacts que de réduction du taux de transmission ».

« Pas une question binaire »

Le groupe dirigé par Isobel Braithwaite, une spécialiste en santé publique œuvrant à l’Institute of Health Informatics de la University College of London, a étudié les applications mises en place dans le passé pour d’autres maladies, comme l’Ebola et la fièvre hémorragique, et révisé 4036 études menées sur celles-ci. Conclusion : pour « contrôler la COVID », il faut un taux très élevé d’adhésion à l’application, de l’ordre de 56 % à 95 %. Mais voilà : en entrevue avec Le Devoir, la Dre Braithwaite explique que la capacité d’une application à réduire le taux de transmission du virus et à enrayer la pandémie ne devrait pas être le critère à l’aune duquel on évalue cet outil technologique.

« Ce n’est pas une question binaire, dit-elle. Ce n’est pas comme si sous ces seuils d’adhésion, il n’y a aucun bénéfice. Avec un faible taux d’adhésion, ce ne sera pas suffisant pour ramener le R sous 1, ça ne permettra pas de contrôler la pandémie, mais ce n’est peut-être pas ainsi qu’on doit analyser la chose. En fin de compte, on peut probablement dire qu’il y a des avantages, mais on n’est pas certains. Mais même avec un taux d’adoption de 15 à 20 %, si les gens font ce qui leur est demandé [une fois qu’ils reçoivent une notification], cela aura un effet sur la réduction du nombre de cas. »

La Dre Braithwaite dresse un parallèle avec la vaccination en général. Même si un vaccin enrayait une maladie X seulement si 95 % des citoyens le reçoivent, il protégera quand même l’individu qui le reçoit et son entourage en deçà de ce niveau de vaccination collectif.

La Dre Braithwaite constate que l’étude publiée en avril par une équipe de l’Université d’Oxford a perverti le débat. Cette étude avait conclu qu’il faudrait un taux d’adhésion de 60 % pour qu’une application soit en mesure de freiner la pandémie. « Cela a biaisé la conversation. On a eu tendance à chercher une solution miracle qui réglerait tout. Et c’est ainsi que les applications ont été présentées au début. »

Justement, les chercheurs d’Oxford se démènent depuis pour dire que leur étude a mal été comprise. Ils ont publié à nouveau début septembre un document soulignant qu’il y a des bénéfices, quel que soit le niveau d’adhésion à une application. « Il n’y a pas de seuil en deçà duquel une application ne sert à rien », explique en entrevue au Devoir Lucie Abeler-Dormer, l’immunologiste et responsable scientifique de l’Institut Big Data de l’Université d’Oxford. C’est son groupe qui avait publié l’étude contenant le fameux 60 %. « Chaque nouvel usager contribue à l’efficacité de l’application. […] Mais c’est à partir de 15 % d’adoption qu’on peut mesurer son effet. »

Mme Abeler-Dormer et son groupe ont passé les six derniers mois à déconstruire la conclusion que les médias avaient tirée de leur étude. « Ça a été mal compris dès le début. » Le seuil de 60 % d’adhésion était nécessaire seulement si aucun processus de recherche de contacts manuel n’était mis en place par les gouvernements. Évidemment, aucun État ne s’en est remis totalement à une application. « Vous devriez être fiers de votre 24 %, conclut-elle. En Grande-Bretagne, c’est maintenant 35 % et en Allemagne, 30 %. Alors go-go-go Canada ! »

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