Vague de désinformation sur une «réinitialisation» évoquée par Justin Trudeau

Preuve d’un vaste plan mondialiste selon bien des internautes, dont l’ancien ministre Maxime Bernier, un discours prononcé il y a plusieurs semaines par Justin Trudeau, évoquant une « réinitialisation » de l’économie après la COVID-19, resurgit en ligne. Des propos qui n’ont toutefois rien de particulièrement radical ou choquant, selon des experts.

À 8 h, le matin du mardi 29 septembre, une caméra est braquée sur le premier ministre du Canada, installé dans son bureau. Il est le premier à prendre la parole à une réunion publique de l’Organisation des Nations unies sur le financement du développement international après la COVID-19. Un mois et demi plus tard, une version tronquée de son allocution est mise en ligne sur Twitter, vue des millions de fois, et le plus souvent associée à des théories fumeuses sur le sens de ses propos.

Mondialisme

« OUVREZ-VOUS LES YEUX, a par exemple écrit l’ancien ministre des Affaires étrangères et aujourd’hui chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, tout en majuscules. LE MONDIALISME N’EST PAS UNE THÉORIE DE LA CONSPIRATION. C’EST EN TRAIN DE SE PRODUIRE. »

Le déclencheur de cette indignation sur le Web semble résider dans le choix des mots de M. Trudeau. En anglais, on peut l’entendre expliquer que la pandémie représente « l’occasion d’une réinitialisation » (reset) pour régler un certain nombre de problèmes mondiaux, comme l’extrême pauvreté, les inégalités et les changements climatiques.

Dans la version intégrale de l’allocution, d’une durée d’environ six minutes, Justin Trudeau insiste sur l’importance d’améliorer le système à long terme, une fois l’urgence de la pandémie passée. « D’éliminer le virus quelque part, c’est de l’éliminer partout », évoque-t-il au sujet de l’envoi de vaccins, un exemple d’aide internationale que le Canada peut apporter.

 

Normal

« C’est un discours assez normal, estime François Audet, professeur agrégé à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM et directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal. C’est presque irréel de voir M. Bernier, qui a été ministre des Affaires étrangères, partager cette désinformation. »

Selon le spécialiste des enjeux de la mondialisation, de nombreuses théories du complot visent les organisations internationales. Elles seraient perçues comme des menaces à nos démocraties, alors qu’elles existent plutôt pour favoriser la coopération entre les pays, qui restent toujours souverains. De fausses informations ont par exemple circulé au sujet du Pacte mondial pour des migrations sûres de l’ONU, en 2018.

« Pendant la pandémie, on a traversé une phase de grand protectionnisme. Maintenant, on fait une mise au point du programme multilatéral. Les organisations internationales se demandent comment soutenir les pays les plus pauvres, par exemple ceux qui n’auront pas accès au vaccin contre la COVID-19 », explique M. Audet.

« Si on est capables d’avoir un meilleur équilibre mondial, je crois que c’est sain. »

Grande réinitialisation

Le concept de la « Grande Réinitialisation », ou « Great Reset », est quant à lui tout à fait réel. Il s’agit du titre d’un sommet du Forum économique mondial prévu en janvier prochain, et cible constante de fausses informations selon lesquelles il s’agirait d’un plan pour soumettre l’humanité, selon le site de vérification des faits de l’Agence France-Presse. En réalité, le forum a pour but de « jeter les bases d’un système économique et social pour un avenir plus juste, plus durable et plus résistant ».

« La théorie du Great Reset est assez populaire chez les complotistes », explique le professeur à l’Université de Sherbrooke David Morin, titulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents.

« Conformément au biais de confirmation que nous avons tous, mais qui est bien connu chez les complotistes, les propos de Trudeau sont interprétés comme la “preuve” de l’existence de cette grande réinitialisation. Disons que, s’il fait partie d’un grand complot, le premier ministre du Canada n’est pas très discret », ironise l’expert en désinformation. Selon lui, le chef du Parti populaire du Canada courtise ouvertement les adeptes des théories du complot et du mouvement antigouvernemental.

Contacté par Le Devoir, Maxime Bernier nie propager de la désinformation. Même s’il convient que les organisations internationales n’ont pas la capacité d’imposer leur volonté au Canada, il en a contre l’objectif de Justin Trudeau d’améliorer les institutions internationales durant la pandémie. « Il utilise le coronavirus pour faire de la redistribution des richesses et le socialisme mondial », avance-t-il.

M. Bernier a précisé être pour la mondialisation, celle dont l’objectif est la création de richesses.

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