Le NPD sauve la peau du gouvernement Trudeau

Le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau survivra finalement à son premier anniversaire, car la frousse des élections n’aura été que ça : une frousse. La Chambre des communes n’a pas succombé, mercredi, à la tentation de plonger le Canada en campagne électorale pendant que la pandémie bat toujours son plein. Le Nouveau Parti démocratique (NPD) s’est rallié à la dernière minute aux libéraux, évitant à ces derniers la création d’un comité qui aurait pu les plonger dans l’embarras en remettant l’affaire UNIS à l’ordre du jour. Le chef Jagmeet Singh doit maintenant se défendre d’être à la solde de Justin Trudeau.

Le vote sur la création de ce comité s’est conclu par la marque de 146 voix pour et 180 voix contre. Conservateurs et bloquistes ont voté pour tandis que libéraux, néodémocrates, verts et indépendants ont voté contre. Le comité anticorruption dont rêvaient les conservateurs d’Erin O’Toole ne sera donc pas mis sur pied et le premier ministre n’ira pas voir la gouverneure générale pour dissoudre le Parlement.

L’affrontement entre le gouvernement minoritaire libéral et l’opposition portait sur la création de ce comité parlementaire dont la mission aurait notamment été d’étudier le mandat d’un demi-milliard de dollars donné à l’organisme caritatif UNIS pour promouvoir le bénévolat étudiant pendant la pandémie. L’affaire a soulevé la controverse cet été, car le premier ministre et son ministre des Finances d’alors, Bill Morneau, ne s’étaient pas retirés des discussions à ce sujet bien que leurs familles respectives aient obtenu des avantages d’UNIS.

Les libéraux soutenaient que l’établissement d’un tel comité aux pouvoirs élargis aurait signifié que le Parlement n’avait plus confiance dans le gouvernement. Et qui dit perte de confiance envers un gouvernement minoritaire dit élection pour en désigner un nouveau. Les libéraux estimaient aussi que ce comité aurait « paralysé » l’État, en pouvant exiger, d’une part, la comparution du premier ministre et de certains de ses ministres les plus impliqués dans la gestion de la crise sanitaire et, d’autre part, la production de milliers de pages de documents, ce qui aurait accaparé la fonction publique.

Les partis d’opposition jugeaient cette crainte exagérée. Conservateurs et bloquistes déduisent plutôt de tout cela que les libéraux ont quelque chose de gros à cacher dans cette affaire s’ils préfèrent aller aux urnes.

Le chef du NPD pense aussi qu’il est démesuré de déclencher des élections seulement pour éviter un comité parlementaire, mais il n’a pas voulu jouer le jeu du gouvernement. « Le NPD ne donnera pas au premier ministre Justin Trudeau l’élection qu’il recherche », a dit Jagmeet Singh pour se justifier. « On ne donnera pas une excuse au premier ministre pour déclencher une élection. »

M. Singh n’a toutefois rien obtenu en échange de son appui. « Il n’y a pas eu de concessions », confirme le leader gouvernemental en Chambre, Pablo Rodriguez. Le gouvernement proposait en guise de solution de rechange d’instaurer un comité pour étudier toutes les dépenses faites pendant la pandémie, et pas seulement celles ciblées par l’opposition. Le NPD espérait obtenir des changements à la composition et à la présidence de cet éventuel comité. Il ne les a pas eus. « Ça ne me dérange pas, parce qu’on a d’autres outils », a soutenu M. Singh. Le NPD tentera de forcer la comparution de témoins en ce qui concerne l’affaire UNIS devant des comités déjà existants.

« Chien de poche » de Trudeau

M. Singh s’est défendu de soutenir aveuglément le gouvernement parce que son parti n’a pas les moyens financiers de se lancer en campagne électorale. Selon lui, il s’agit de prendre acte du fait que « monsieur et madame Tout-le-Monde » ne veulent pas d’élections au moment où une seconde vague s’abat sur les deux principales provinces canadiennes.

Selon les données financières des deux premiers trimestres de 2020 publiées par Élections Canada, le NPD n’a récolté que 1,3 million de dollars, soit quelques dizaines de milliers de dollars de moins que le Parti vert pourtant plus petit, et beaucoup moins que les libéraux (5,8 millions) et les conservateurs (8,4 millions).

Les bloquistes n’ont pas hésité à qualifier Jagmeet Singh de « chien de poche » de Justin Trudeau. « Le NPD a succombé à la menace, a lancé le député Alain Therrien. Le NPD a décidé de donner une autre chance à un gouvernement qui a les deux mains dans le copinage. » M. Therrien dit souhaiter que le NPD se « découvre une colonne vertébrale » pour ne pas éternellement maintenir les libéraux au pouvoir.

Le chef conservateur, Erin O’Toole, a réservé quant à lui toutes ses attaques pour Justin Trudeau. « En faisant de ce vote un vote de confiance, Justin Trudeau a démontré qu’il est prêt à privilégier les chances électorales du Parti libéral plutôt que la santé, la sécurité et le bien-être des Canadiens. La plupart des Canadiens jugeraient cela inacceptable. »

Appuis à la hausse

Les trois partis d’opposition estiment que le Parti libéral a créé un drame artificiel parce qu’il désire secrètement déclencher des élections. Beaucoup postulent que les libéraux croient qu’une situation de crise favorise le gouvernement sortant. Au Nouveau-Brunswick, Blaine Higgs a déclenché une élection précipitée cet été et a transformé sa minorité en majorité. John Horgan, en Colombie-Britannique, a fait le même pari et est en avance dans les sondages. Le vote aura lieu samedi.

Les troupes de M. Trudeau ont gagné des appuis dans les sondages depuis le début de la pandémie. Elles sont même en position d’espérer de décrocher une majorité, selon l’agrégateur de sondages de la CBC.

La conjecture électorale pourrait reprendre de plus belle d’ici quelques semaines. Le gouvernement a promis de déposer une mise à jour économique cet automne, ce qui pourrait lui servir de nouveau prétexte pour clamer qu’il craint d’avoir perdu la confiance des Communes. L’incertitude perpétuelle d’un gouvernement minoritaire ne s’est donc pas complètement dissipée, malgré le sursis de mercredi.

Avec Marie Vastel

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