L'heure juste: Ottawa aurait-il réagi plus vite contre la COVID-19 s’il avait été mieux informé?

Au total, le Canada comptait vendredi quelque 175 500 cas de COVID-19, dont plus de 9500 décès.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Au total, le Canada comptait vendredi quelque 175 500 cas de COVID-19, dont plus de 9500 décès.

Fin 2018, ça bouge au sein de l’Agence de la santé publique du Canada. Moins d’un an avant l’éclosion de la COVID-19 en Chine, de hauts gradés amorcent une réorientation majeure de ses services de renseignement et d’alertes internationales. Son renommé Réseau mondial d’information en santé publique (RMISP) ne peut plus lancer d’alerte sans l’accord de certains supérieurs et il doit à l’avenir concentrer son regard sur la situation au Canada. La dernière alerte autorisée sera partagée en mai 2019.

Ce n’est qu’en juillet dernier, grâce à une enquête du Globe and Mail, que l’affaire est ébruitée. On apprend, en somme, que l’agence s’est privée d’un système d’alerte essentiel et éprouvé quelques mois à peine avant la pire pandémie que le monde ait connue depuis la grippe espagnole.

Le choc de cette nouvelle est immédiat, tout comme la réaction des autorités. Le RMISP reprend ses opérations en août. Deux enquêtes sont lancées, l’une par le bureau du vérificateur général et une autre, indépendante, par la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu. La présidente quitte son poste à la mi-septembre. La responsable de la Direction de l’infrastructure de sûreté sanitaire, de qui dépendaient les autorisations d’alerte, prend sa retraite. Les deux sont rapidement remplacées.

Mais une question demeure. Le silence du RMISP pendant environ 400 jours a-t-il nui à la rapidité de réaction du gouvernement fédéral ? Nombreux sont ceux qui se le demandent puisqu’Ottawa a maintenu jusqu’à la mi-mars que le risque posé par le coronavirus au Canada était faible.

« Sentiment d’urgence »

On peut seulement conjecturer sur la nature des renseignements que le réseau aurait pu glaner dans les semaines précédant les premiers avis officiels sur l’éclosion de COVID-19, souligne Benoit Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. De toute façon, note-t-il, système ou pas, « le Québec avait déjà l’information nécessaire pour agir plus rapidement. Le 21 janvier 2020, on avait déjà 5 pays avec des cas. […] Trois semaines plus tard, le 15 février 2020, on avait plus de 25 pays avec des cas, dont le Canada. C’était déjà évident qu’il y avait une propagation mondiale ». Les mesures préventives au Québec n’ont été imposées qu’à la mi-mars, un mois plus tard.

« Peut-être que le système [d’alerte] nous aurait donné d’autres informations complémentaires qui auraient aidé à créer un sentiment d’urgence chez nos gouvernements, mais c’est excessivement spéculatif », prévient-il.

Il faut accepter que, même si une pandémie peut survenir dans seulement 5, 10 ou 20 ans, elle puisse faire de grands ravages si on n’est pas prêt à y faire face.

Collègue de M. Mâsse, Simon de Montigny trouve étrange qu’une agence de santé publique se soit privée d’un système expérimenté de surveillance des épidémies. « Mais étant donné l’ampleur de la pandémie actuelle, est-ce que sa présence aurait eu une incidence majeure », se demande-t-il ? « Il est vrai par contre que plus les sources d’information sont variées, hors des canaux officiels, plus les décideurs ont de données sur lesquelles s’appuyer pour guider leurs choix. […] Cela peut aussi aider les services de santé à mieux se préparer », dit-il.

Avoir un pas d’avance sur une pandémie est justement la raison d’être du RMISP. Son mandat est clair : être à l’affût des indices d’éclosion, les vérifier et en alerter ensuite les décideurs sans avoir à attendre qu’un gouvernement étranger admette la chose. Car là est le problème. Ces admissions officielles tardent souvent ou sont incomplètes pour des raisons politiques ou économiques.

Un travail de longue haleine

Créé durant les années 1990, le RMISP s’est imposé à l’échelle internationale, au point de devenir une référence. Il a contribué à alerter les autorités de santé publique sur les épidémies de H1N1, de Zika, d’Ebola. Pour faire cela, il faut une expertise assez unique mais qui prend des années à acquérir, explique Greg Fyffe, patron du bureau de l’évaluation du renseignement au Conseil privé de 2000 à 2008.

Les experts du RMISP opèrent un peu comme ceux qui assurent la sécurité nationale et qui traquent l’activité terroriste. Ils développent des réseaux de contacts à travers le monde, épluchent les journaux locaux, surveillent les réseaux sociaux, analysent les statistiques d’hospitalisations, les données sur les achats de vaccins, de certains médicaments, de matériel de protection. Ils suivent même les données agricoles, comme l’abattage subit et étendu de poulets ou de porcs dans une région donnée. Dans un cas comme celui-là, ils enquêteront afin de savoir si une éclosion de grippe aviaire ou porcine en est la cause. 

Greg Fyffe souligne l’importance d’avoir en main le plus d’informations possible avant que la pandémie prenne pied chez soi. Limiter l’empreinte de la première vague a un effet direct sur l’empreinte des vagues suivantes. Comme ont réussi à le faire, dit-il, la Nouvelle-Zélande ou la Corée du Sud.

Il comprend que certains administrateurs aient perdu de vue le risque épidémiologique après des années sans pandémie et qu’ils aient souhaité utiliser ces ressources pour répondre à des problèmes plus immédiats. Il désapprouve toutefois la décision prise en 2018 par l’Agence.

« Ce n’est pas la première fois qu’on voit un système mis sur pied à la suite d’une situation d’urgence se détériorer ou être abandonné quand la crainte s’émousse ou que le risque semble moins proche. Mais il faut accepter que, même si une pandémie peut survenir dans seulement 5, 10 ou 20 ans, elle puisse faire de grands ravages si on n’est pas prêt à y faire face. »

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