Un premier enfant de combattants en Syrie rapatrié au Canada

Il s’agit d’une exception et il n’y aura pas de suite. Le Canada a confirmé avoir rapatrié une petite orpheline canadienne de cinq ans dont les parents étaient allés se battre en Syrie aux côtés de l’État islamique. Mais il n’est pas question d’en rapatrier d’autres, a souligné le premier ministre Justin Trudeau. La quarantaine de Canadiens toujours là-bas y resteront donc encore peut-être longtemps.

La petite Amira avait été trouvée déambulant dans les rues syriennes après qu’un bombardement aérien ait tué toute sa famille en mars 2019. Elle avait été confiée à un orphelinat. Au Canada, un Torontois du nom d’Ibrahim se disant son oncle se battait pour réclamer son retour. Les deux frères d’Ibrahim étaient partis se battre en Syrie et les deux ont été tués dans ce bombardement avec leurs épouses et leurs enfants. Seule Amira a survécu.

Après plus d’un an de démarches infructueuses, Ibrahim avait décidé de s’adresser aux tribunaux pour forcer le Canada à rapatrier un des siens. Sa cause n’a pas eu le temps d’être tranchée par un juge : le rapatriement demandé a été annoncé lundi.

Le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, a seulement commenté par communiqué de presse l’événement. « Je suis heureux que cet enfant orphelin canadien sera désormais réuni avec sa famille élargie au Canada. Affaires mondiales Canada s’implique activement dans ce dossier depuis la prise de connaissance des circonstances exceptionnelles entourant l’enfant. »

Le bureau de M. Champagne refuse de préciser les moyens pris pour rapatrier l’enfant, pour des raisons sécuritaires. Tout au plus le communiqué de presse remercie-t-il la Défense nationale et les Forces armées canadiennes « pour leur précieux soutien durant ce processus ».

Amira sera la première ressortissante canadienne coincée en Syrie à être ramenée au pays. Ses deux parents étaient canadiens. Il y a encore 46 Canadiens, dont 25 mineurs, qui croupissent dans des camps gardés par les autorités kurdes à la suite de la défaite du groupe État islamique (EI). Le Canada s’est toujours refusé à les rapatrier, prétextant notamment ne pas avoir de représentation diplomatique dans ce coin du monde qu’il considère encore dangereux. Pourtant, des proches de prisonniers n’ont pas hésité à s’y rendre par leurs propres moyens pour prouver que ce n’est pas le cas. Un tel voyage a donné lieu au documentaire Les poussières de Daech, diffusé récemment par Télé-Québec. L’oncle d’Amira avait lui aussi effectué le voyage.

Lundi, le premier ministre Justin Trudeau a soutenu que ces opérations de rapatriement sont trop compliquées pour être répétées. « Ça a pris des mois et des mois de planification et de travail acharné par de nombreuses personnes dans différents ministères à travers le Canada pour arriver à cet heureux résultat », a-t-il déclaré. « Il n’y a pas d’intention de faire d’autres opérations pour le moment », a-t-il ajouté. La chose a été faite seulement parce que la situation d’Amira était « particulière et exceptionnelle ». « La jeune fille en question avait perdu ses deux parents, était orpheline avec de la famille au Canada. »

Le ministre Champagne a ajouté que « les Canadiens s’attendent de leur gouvernement qu’il fasse preuve d’empathie dans des cas comme ceux-là ». Invité à plusieurs reprises à expliquer pourquoi le même traitement ne pourrait être réservé aux autres Canadiens détenus, le ministre a répondu que « notre première priorité est la sécurité des Canadiens ici ».

Plusieurs voix se sont élevées au cours des dernières années pour demander au Canada de rapatrier ses ressortissants de Syrie, ne serait-ce que pour leur faire subir un procès s’ils ont participé aux exactions commises par l’EI.

« Si on peut faire une exception pour un, on peut faire une exception pour tous », répète au Devoir Agnès S. Callamard, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires. « Il ne fait aucun doute que de laisser ces enfants là-bas dans ces camps constitue une violation des obligations internationales de ces États. » Leur excuse, dit Mme Callamard, est purement politique : les rapatriements sont impopulaires.

Farida Deif, qui dirige le chapitre canadien de Human Rights Watch, ajoute que même des Yézidis s’étant réfugiés au Canada pour fuir les exactions de l’EI demandent les rapatriements. « Ils veulent que les crimes soient traduits devant la justice. »

Les autorités kurdes, qui peinent à contrôler les immenses camps et prisons où s’entassent les combattants capturés et leurs familles, avaient aussi demandé au Canada en 2018 de récupérer ses gens.

Plusieurs pays occidentaux ont effectué des rapatriements, en particulier d’enfants. La France, par exemple, a rapatrié une trentaine d’enfants dont 10 en juin dernier. Les États-Unis ont clamé plus tôt ce mois-ci avoir rapatrié 27 Américains de Syrie, soit la totalité des ressortissants contre qui pesaient des accusations criminelles. Les États-Unis en ont profité pour demander aux autres pays, « en particulier ceux d’Europe occidentale, d’assumer leurs responsabilités envers leurs citoyens ».

Selon l’ONU, il y aurait environ 70 000 proches de combattants du groupe EI, principalement des femmes et des enfants, entassés dans les camps kurdes. Le taux de mortalité y est très élevé. Il y aurait aussi environ 10 000 combattants dans des prisons.

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