Au tour de Trudeau de s’expliquer

Le premier ministre Justin Trudeau est accusé par l’opposition de s’être placé en conflit d’intérêts en ne se récusant pas des discussions au cabinet concernant une entente de contribution avec l’organisme de charité UNIS avec lequel sa famille entretient des liens étroits. 
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre Justin Trudeau est accusé par l’opposition de s’être placé en conflit d’intérêts en ne se récusant pas des discussions au cabinet concernant une entente de contribution avec l’organisme de charité UNIS avec lequel sa famille entretient des liens étroits. 

Le témoignage de Justin Trudeau dans l'affaire UNIS sera diffusé en direct, dès 15h.

L’événement sera historique : Justin Trudeau comparaîtra aujourd’hui devant un comité de la Chambre des communes pour donner sa version des faits dans l’affaire UNIS qui englue son gouvernement depuis maintenant un mois. Les premiers ministres témoignent rarement en comité parlementaire, et encore plus rarement pour répondre à des accusations les visant personnellement. Le dernier cas du genre remonte à 1932. M. Trudeau est accusé par l’opposition de s’être placé en conflit d’intérêts en ne se récusant pas des discussions au cabinet concernant une entente de contribution avec l’organisme de charité UNIS avec lequel sa famille entretient des liens étroits.

Que s’est-il passé ?

Le 22 avril, le premier ministre, Justin Trudeau, annonce un bouquet de mesures totalisant 9 milliards de dollars pour aider les jeunes qui ne trouveront peut-être pas d’emploi d’été à cause de la COVID-19. Une des mesures consiste à les encourager à faire du bénévolat en lien avec la pandémie, moyennant une compensation pouvant atteindre 5000 $, soit 1000 $ par tranche de 100 heures données. On dit alors que ce programme de Bourses canadiennes pour le bénévolat étudiant coûtera 912 millions de dollars, mais on apprendra plus tard que l’entente est plutôt de 500 millions de dollars. La différence a été présentée par le ministère de l’Emploi comme une marge de sécurité qu’Ottawa s’est donnée au cas où le programme serait plus populaire que prévu.

Le 25 juin, M. Trudeau annonce que c’est l’organisme UNIS (We Charity) qui a obtenu le mandat de mettre en place ce programme. UNIS aurait pu toucher un maximum de 43,5 millions de dollars pour son travail. Comme il s’agit d’un organisme de charité, il n’aurait pu se faire rembourser que ses dépenses. UNIS devait notamment mettre en place une plateforme informatique permettant aux jeunes de s’inscrire et voir les possibilités de bénévolat dans leur communauté ; s’allier à plus de 100 organismes de bienfaisance locaux pour répertorier les possibilités de bénévolat ; valider les heures de bénévolat effectuées ; offrir un suivi auprès des étudiants.

Le 3 juillet, l’entente est résiliée. UNIS dit avoir engagé des dépenses de 5 millions de dollars pour commencer le travail, mais avoir choisi de rembourser la totalité des 30 millions de dollars déjà reçus.

UNIS, c’est qui ?

Peu connu au Québec, UNIS est très connu dans le reste du Canada et ailleurs dans le monde. UNIS incite les jeunes à s’impliquer dans leur communauté pour devenir des agents de changement. Quand l’Ontario a imposé aux étudiants du secondaire l’exécution de 40 heures de bénévolat comme condition d’obtention de leur diplôme, UNIS a développé un programme pour plusieurs commissions scolaires.

UNIS a mis sur pied le programme WE schools — une programmation d’un an proposée aux écoles pour amener les jeunes à développer des compétences en lien avec l’engagement civique. Il est présent dans 18 000 écoles. Le programme WE villages est un équivalent à plus grande échelle implanté en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Dans le cadre de ces activités, des voyages sont organisés pour les jeunes.

Le groupe ME to WE, lui, est une entreprise d’économie sociale vendant des produits — souvent provenant de WE villages — dont les profits sont versés à WE pour financer ses opérations.

Photo: Christopher Katsarov La Presse canadienne Peu connu au Québec, UNIS est très connu dans le reste du Canada et ailleurs dans le monde. L’organisme de charité incite les jeunes à s’impliquer dans leur communauté pour devenir des agents de changement.

Rachel Wernick, une sous-ministre adjointe au ministère de l’Emploi, a expliqué avoir fait appel à UNIS, car « ils étaient une option logique, cette organisation constituant le plus grand organisme de bienfaisance voué au bénévolat pour les jeunes au Canada ». Mme Wernick a indiqué que son équipe avait d’abord songé à faire appel à l’un ou l’autre de la douzaine d’organismes — dont Grands Frères Grandes Sœurs et L’apathie, c’est plate — déjà partenaires avec Ottawa. « Ils nous ont dit qu’ils peinaient à assurer la prestation de leur programme de contribution existant dans le contexte de la COVID. […] Nous avons ensuite analysé la capacité d’autres organismes qui s’occupent principalement de bénévolat, comme Bénévoles Canada. Lors de notre analyse, nous n’avons pas été en mesure de trouver un seul organisme qui répondait bien aux besoins liés à la vaste portée géographique du programme, à la capacité technologique nécessaire et à l’expérience du travail auprès des jeunes. »

Une affaire de famille ?

Le choix d’UNIS dérange parce que ce groupe a de nombreux liens avec la famille de Justin Trudeau et celle du ministre des Finances, Bill Morneau.

La mère de M. Trudeau, Margaret, a donné 28 conférences pour UNIS depuis 2016 et touché 312 000 $ en rémunération. Le frère du premier ministre, Alexandre Trudeau, lui, en a donné 8 pour environ 40 000 $. Dans les deux cas, ces montants incluent une commission de 20 % pour leur agence de placement. Sophie Grégoire a reçu pour sa part 1400 $ pour un événement en 2012, trois ans avant que son conjoint ne devienne premier ministre. Elle est aussi une « ambassadrice » d’UNIS. C’est d’ailleurs à son retour de Londres où elle avait participé à un événement WE Day qu’elle a été déclarée positive à la COVID-19. Les trois ont aussi vu leurs frais de déplacement assumés par UNIS lorsque les événements n’étaient pas locaux, pour un total de 213 000 $. Ce qui fait dire aux conservateurs qu’UNIS a versé un demi-million de dollars à la famille Trudeau et obtenu en retour un contrat d’un demi-milliard.

En comité parlementaire, les deux frères Kielburger, fondateurs et dirigeants d’UNIS, ont soutenu que Margaret Trudeau « est plus que la mère de quelqu’un » et qu’elle était invitée pour sa militance en santé mentale. Mais ils ont dû admettre qu’elle n’avait jamais été invitée avant que son fils ne devienne premier ministre.

Quant à la famille de M. Morneau, elle a séjourné gratuitement à deux reprises en 2017 dans des installations d’UNIS. Les frères Kielburger ont indiqué en comité avoir invité Nancy McCain, épouse du ministre et philanthrope bien connue, à visiter leurs projets. Mme McCain est membre de la famille ayant fait fortune avec les frites congelées. Elle a fait deux dons de 50 000 $ chacun à UNIS en 2018 et 2020.

Mme McCain et une de ses filles sont allées au Kenya. M. Morneau, son épouse et trois de leurs enfants se sont rendus en Équateur. Dans les deux cas, ils ont payé leur billet d’avion et les hôtels à leur arrivée, mais pas les frais encourus par UNIS pour les accueillir. M. Morneau a soutenu qu’il l’ignorait et a remboursé 41 366 $ la semaine dernière. Une des filles de M. Morneau est aussi contractuelle pour UNIS.

L’œuf ou la poule ?

Mais qui donc a le premier eu l’idée de recourir à UNIS ? L’opposition cherche à prouver que c’est le politique, qui a voulu ainsi remercier une organisation généreuse envers les familles Trudeau et Morneau. Les ministres et les fonctionnaires ont soutenu que c’était plutôt la fonction publique. Mais qui précisément ? Les fonctionnaires ont dit ne pas se souvenir, parce qu’ils travaillaient à l’époque plus de 12 heures par jour et se réunissaient par téléphone.

Toute l’histoire a débuté le 5 avril, quand M. Trudeau et M. Morneau ont discuté par téléphone du besoin d’aider les étudiants pendant la pandémie. Le lendemain, M. Morneau a demandé à son équipe et à celle du ministère de l’Emploi de penser à des façons de procéder. Le 7 avril, des organismes sont contactés pour leur demander des idées. La ministre Mary Ng, dont la circonscription est l’hôte d’UNIS, rencontre le groupe. Le 16 avril, lors d’une réunion de fonctionnaires d’Emploi et de Finances, UNIS est évoqué comme un partenaire potentiel. Deux jours plus tard, l’équipe de M. Morneau parle d’UNIS au ministre pour la première fois. C’est le premier cas où le ministre ne s’est pas récusé. Le 19 avril, la sous-ministre adjointe à l’Emploi, Rachel Wernick, appelle UNIS. Le lendemain, c’est le bureau de M. Morneau qui appelle UNIS et lui propose de retravailler une proposition précédente, sur l’entrepreneuriat étudiant. M. Trudeau fait son annonce le 22 avril, le même jour que la proposition d’UNIS retravaillée est reçue. Les fonctionnaires à Finances et Emploi l’étudient le lendemain. Le 22 mai, le cabinet approuve le programme. M. Morneau et M. Trudeau ne se récusent pas. Le 3 juin, M. Morneau approuve le budget final du programme. UNIS apprend le 23 juin que ses services sont retenus.

Les fonctionnaires ont insisté sur le fait que c’était une entente de contribution et non un contrat. Celles-ci « ne sont pas soumises à des seuils d’approvisionnement », a précisé Gina Wilson, la sous-ministre à la Jeunesse. « Nous avons déterminé à l’époque qu’un appel de propositions, un appel ouvert, aurait pris environ deux ou trois mois au minimum. » 

Enquête élargie sur le ministre Morneau

Le commissaire fédéral à l’éthique élargit son enquête sur les liens entre le ministre des Finances Bill Morneau et l’organisme de bienfaisance UNIS.

Le commissaire Mario Dion a déjà lancé une enquête sur le premier ministre Justin Trudeau et sur le ministre Morneau pour une possible violation de la Loi sur les conflits d’intérêts. Le cas de M. Morneau s’est aggravé la semaine dernière lorsqu’il a révélé avoir remboursé 41 000 $ à l’organisme pour des voyages.

M. Dion a écrit mercredi aux conservateurs et aux néodémocrates qui réclamaient une enquête élargie sur cette affaire. Il a déclaré qu’il tenterait de déterminer si M. Morneau a transgressé la loi et s’il a également omis de « dévoiler ces cadeaux ».

Plus tôt mercredi, les conservateurs avaient réclamé que M. Dion élargisse aussi son enquête sur Justin Trudeau, à la veille de la comparution du premier ministre devant le Comité des finances de la Chambre des communes.

En conférence de presse mercredi, les conservateurs ont soutenu que les nouvelles informations mise au jour par le témoignage de cofondateurs d’UNIS mardi concernant des cachets versés à la famille Trudeau nécessitaient une enquête supplémentaire du commissaire Dion.

La Presse Canadienne


 
4 commentaires
  • Gilles Marleau - Abonné 30 juillet 2020 06 h 28

    Pas fort mais....

    Pas fort que Trudeau et Morneau ne se soient pas recusés lors que discussions entourant UNIS mais péché avoué mérite d'être pardonné dans ce cas-ci étant donné toutes les bonnes décisions prises par ce gouvernement pour aider les Canadiens et canadiennes à passer à travers cette pandémie. Imaginez si Scheer avait été au pouvoir comment les Conservateurs fédéraux avec des grinceux la piastre comme Poilièvre au gouvernail auraient gérés cette crise.On se serait trouvés dans de beaux draps comme aux États-Unis !

  • Yvon Pesant - Abonné 30 juillet 2020 07 h 33

    Jamais deux sans trois

    Encore une fois, junior Trudeau prendra son petit air piteux, s'excusera en bégayant quelque peu et jurera que l'on ne l'y reprendra plus.

    Au Parti Libéral du Canada, on aura déjà passé l'éponge. Ces façons de faire les choses sans gène sont dans les gènes de ce parti depuis longtemps.

    Il me semble que ce n'était pas vraiment comme ça du temps de Lester B. Pearson et que ça a commencé tout juste après lui. Avec qui déjà?

  • Bernard LEIFFET - Abonné 30 juillet 2020 09 h 29

    On ne fait pas d'omelette sans casser d’œufs!

    Donnant donnant pour plus de clarté! Dans ce gribouillis savamment concocqueté pour les lecteurs qui seront probablement en peine de résumer l'essentiel en quelques mots! Il n'y a aucun doute que les coïncidences liant Unis et la famille Trudeau après l'élection de Justin Trudeau amènent de l'eau au moulin! Après tout, le fils suit les traces que le père a déjà emprunté, comme la liaison avec l'Aga Khan, dont l'affaire aurait normalement due conduire à une clôture des tractations! L'affaire SNC-Lavalin déjà rayée d'une liste sans fin, les initiatives du PM sont aux antipodes d'un maître à penser rationnel et digne de respect!
    Plongées dans la tourmente les familles Trudeau et Morneau ont des comptes à rendre plus clairs car pour l'instant leurs activités sur cette affaire est pleine de trous et de liaisons impliquant des relations étranges avec les fonctionnaires. Somme toute, nous n'aurons jamais la vérité! Plutôt que de faire du cinéma pour la frime, éliminons ces acteurs qui nuisent à notre répution de citoyens du Dominion!

  • Michele Chatelain - Abonnée 30 juillet 2020 18 h 42

    Faire semblant de justifier l'injustifiable pour la bonne cause...

    Si on me convoquait à un interrogatoire public pour répondre à des questions aussi sérieuses remettant en cause mon intégrité ou l'intégrité de l'organisme que je représenterais, j'arriverais préparé à 100%. Ce n'était pas le cas des frères Kielburger ni de Justin Trudeau. Ils sont convaincus que nous allons avaler la couleuvre.