L’urgence de policer la police

En juin dernier, une jeune Autochtone du Nouveau-Brunswick, Chantel Moore, est morte lors d’une intervention policière. Sur la photo, une manifestation à la suite de son tragique décès.
Photo: Stephen MacGillivray La Presse canadienne En juin dernier, une jeune Autochtone du Nouveau-Brunswick, Chantel Moore, est morte lors d’une intervention policière. Sur la photo, une manifestation à la suite de son tragique décès.

Une « urgence nationale ». Des « statistiques alarmantes ». Un recours à la force « excessif ». Des chefs autochtones et inuits sont venus confirmer, devant les élus fédéraux, les dénonciations entendues dans la foulée du mouvement Black Lives Matter et le racisme systémique qu’ils observent de la part des forces policières dans leurs communautés. Mais au-delà des reproches, ils ont surtout réclamé de voir enfin des changements.

Au moment où des manifestations monstres paralysaient les États-Unis ce printemps, les médias canadiens rapportaient divers incidents au cours desquels des personnes autochtones sont mortes aux mains de la police au Canada. Une vidéo de l’arrestation violente d’un chef autochtone en Alberta — projeté au sol et bourré de coups de poing lorsque la police l’a intercepté en raison d’une plaque d’immatriculation périmée — avait aussi choqué les Canadiens. Les députés fédéraux ont alors décidé de se pencher sur la question.

Tour à tour, les chefs autochtones invités au comité parlementaire de la sécurité publique jeudi ont martelé que le racisme systémique au sein de la police ne faisait pas de doute. « Le temps de la rhétorique et de l’immobilisme politique est révolu. […] Il s’agit d’une urgence nationale. Le racisme systémique dure depuis bien trop longtemps », a fait valoir le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard.

Une police autochtone essentielle

Les chefs autochtones convoqués devant le comité ont tous martelé que ces changements devaient en outre d’abord passer par une présence accrue des Premières Nations et des Inuits au sein des forces policières qui patrouillent dans leurs communautés. Ou, encore mieux, reconnaître les services de police autochtones comme étant des services essentiels qui nécessitent un financement adéquat.

Le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a promis de légiférer en ce sens lors de sa propre comparution devant le comité fin juin.

Un « bon départ », a observé le chef Picard. Mais il a réclamé que les consultations officielles débutent rapidement cet automne et que le fédéral s’assure que les provinces — comme le Québec, dont la Sûreté du Québec a juridiction dans certaines communautés — respecteront le changement d’Ottawa et le fait « que les Premières Nations sont en droit et doivent avoir la capacité d’exercer leur propre autonomie ».

Le président des Chefs de police autochtones de l’Ontario, Terry McCaffrey, a en outre observé que les agents issus des communautés avaient une meilleure relation avec la population locale, ce qui fait qu’ils tiennent d’autant plus à privilégier le dialogue plutôt que des interventions musclées. Ils ont également une meilleure compréhension des enjeux particuliers dans les réserves comme les problèmes de pauvreté, de santé mentale, ou de dépendance.

À ce chapitre, les leaders autochtones ont aussi demandé que les agents soient mieux formés pour répondre aux cas liés à un problème de santé mentale ou lorsqu’ils sont dépêchés pour s’assurer du bien-être d’une personne en crise. Ou encore que ces tâches soient confiées à des agents de sécurité communautaire issus des réserves. Début juin, Chantel Moore a été abattue par la police au Nouveau-Brunswick lorsque des agents sont allés vérifier qu’elle allait bien. Elle était armée d’un couteau. Sa famille a déploré que la police ait répliqué en utilisant une arme à feu.

Quant à la Gendarmerie royale du Canada qui a juridiction dans certaines communautés, elle devrait recruter parmi celles-ci, selon les chefs autochtones. Et les agents qu’elle dépêche dans les communautés doivent y rester plus longtemps que deux ou trois ans avant d’être mutés ailleurs, afin de leur permettre de nouer des liens avec les membres de ces réserves.

Car les communautés ne font pas confiance à la GRC quand elles voient ses agents arriver. « Dans ma langue, nous appelons la GRC “ceux qui nous enlèvent” », a relaté le chef régional de l’Assemblée des Premières Nations de Colombie-Britannique, Terry Teegee.

Au Nunavut, en septembre 2019, 3 des 131 agents de la GRC étaient Inuits. Du côté du Nunavik, c’était 3 agents sur 70, a rapporté Natan Obed, le président de l’association Inuit Tapiriit Kanatami. Ce qui explique, à son avis, ce qu’il estime être une force policière qui est excessive et insuffisante à la fois. « Il y a un recours à la force excessif. Mais lorsque des femmes ou des filles autochtones sont portées disparues ou assassinées, le travail de la police est insuffisant. Ces deux tendances se produisent parce que nous n’avons pas de relation avec nos forces policières. »

M. Obed estime que la GRC devrait permettre aux jeunes Inuits de rester en poste dans le Nord, plutôt que d’être transférés loin de leur communauté, et reconnaître leur maîtrise de l’inuktitut comme un atout d’embauche pour travailler dans un territoire où la majorité de la population inuit n’a ni l’anglais ni le français comme langue maternelle.

La GRC patrouille en régions rurales dans toutes les provinces du pays, à l’exception du Québec et de l’Ontario. C’est la force policière qui a enregistré le plus grand nombre d’interventions mortelles depuis 20 ans. Selon CBC, 151 personnes sont mortes aux mains de la GRC entre 2000 et 2020 (11 depuis le début de l’année). La police de Toronto arrive deuxième à ce sombre classement (56 interventions mortelles depuis 2000, 2 cette année) ; suivie de la Sûreté du Québec (36 interventions mortelles, dont 3 cette année) et le Service de police de Montréal (35 interventions mortelles, dont 2 cette année).

Les personnes autochtones représentent 16 % des victimes recensées par CBC depuis 2000, alors qu’elles comptaient pour 4 % de la population canadienne sur ces 20 dernières années. Et 8,6 % des victimes étaient des personnes noires, alors qu’elles représentent 3 % de la population. Au total, 68 % des personnes mortes aux mains de la police souffraient de problèmes de santé mentale, de dépendance ou des deux.

Les chefs autochtones et inuits ont en outre sommé Ottawa de doter tous les agents de la GRC de caméras corporelles ; de déclencher une enquête indépendante sur les pratiques policières de la GRC ; de lui interdire le recours à une force excessive ; et de recueillir des données sur les violences policières.

4 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 24 juillet 2020 07 h 55

    Là où le bas blesse

    Là où le bas blesse le plus est au niveau de l'ineptie des forces policières devant la désorganisation mentale des personnes qu'elles tuent, que ces dernières soient d'origine autochtone ou autre. Ça veut dire que 68% des morts dues aux policiers auraient pu survivre. C'est beaucoup. Encore une fois, qu'est-ce qu'ils apprennent à l'école de police à part l'usage de la force et à se servir de leurs armes trop puissantes? Et encore, on se demande s'ils apprennent vraiment à s'en servir ! Ne savent-ils pas tirer ailleurs que dans la tête ou la poitrine? Éprouvent-t-ils une telle jouissance à tuer ? À tirer sur des faibles ? C'est à se poser la question. Veulent-ils voir ce que ça fait de tuer un être humain ? On peut se poser cette question aussi. Mais les faibles, vu d'ici, ce sont eux, malgré les apparences. Et donner tout pouvoir à des faibles en jugement apporte les résultats que l'on connait. Et, soit dit en passant, il n'est pas nécessaire d'être travailleur social pour être en mesure d'intervenir auprès de personnes intoxiquées et/ou désorganisées mentalement. Un petit stage d'un mois ou deux en maisons d'hébergement pour les itinérants ou/et itinérantes suffirait.

  • Gilles Théberge - Abonné 24 juillet 2020 09 h 36

    La porte est ouverte et béante, pour que de nouvelles relations soient établies avec les autochtones qui sont de plus en plus insatisfaits des rapports qui sont établis avec le fédéral. Rapport qui ne sont que des rapports de force.

    L'occasion est belle pour que la ministre Québécoise des "autochtone" engage un dialogue fécond avec eux. Mais de ce côté c'est silence radio. Comme toujours. C'est désespérant.

  • alain harrison - Inscrit 24 juillet 2020 12 h 35

    Rien ne changera

    Bonjour.

    Pourquoi ?

    Parce que, la police est un monde à part, un monde fermé. Il faut juste mettre les choses à leur place. Les enquêtes doivet rester discrètes.
    Mais, il doit y avoir une formation qui rend compte de la société civile. Exemple, la formation doit permettre aux policiers qui doivent accompagner les manifestations d'agir adéquatement. C'est à dire de revoir de fond en comble leur tactique d'interventions. De même, par rapport aux gens souffrants et en crises.
    Mais cela va beaucoup plus loin. La police est façonnée par l'idéologie dominante.

  • Pierre Rousseau - Abonné 24 juillet 2020 15 h 46

    Zone de guerre

    À cause de l'approche accusatoire de notre système juridique, un système qui ne convient aucunement aux peuples autochtones, la police se retrouve en zone de guerre quand des policiers sont impliqués avec des Autochtones. En effet, notre système est basé sur l'agression, un débat hostile entre la poursuite et la défense alors qu'un juge impartial est supposé trahcher les débats. La police se retrouve en première ligne de ce système car c'est surtout elle qui est en contact avec les gens dans la rue ou encore avec ceux qu'on soupçonne avoir commis un délit et leur approche est généralement très hostile, ce qui a souvent le don d'envenimer les situations.

    On le sait depuis longtemps, les peuples autochtones sont de culture différente de celle des descendants des Européens qui ont mis en place notre système juridique pénal inspiré du droit britannique. Ils ne cherchent pas la confrontation, au contraire, ils tentent de l'éviter, et leur but est, la plupart du temps, de résoudre des conflits en cherchant à guérir les plaies laissées par les conflits et rétablir l'harmonie dans la communauté. La police se retrouve souvent à être un éléphant dans un magasin de porcelaine et le système en remet quand vient le procès. Il n'est pas étonnant que les Autochtones aient perdu confiance dans un système si différent de leurs cultures et de leurs identités.

    Donc, certainement, vaut mieux des policiers autochtones dans ces collectivités mais cela ne changera pas l'approche accusatoire, adversariale (anglicisme plus clair), du système. Il faut aussi que les peuples autochtones puissent restaurer leurs propres systèmes juridiques comme cela s'est fait dans d'autres pays. Les policiers deviendront alors de véritables agents de la paix au lieu d'une force quasi-militaire en zone de guerre.