La bonne éducation de Jacques Parizeau

Jacques Parizeau incarnait la rigueur de l’homme qui ne dévie pas de ses convictions.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jacques Parizeau incarnait la rigueur de l’homme qui ne dévie pas de ses convictions.

La politique a besoin de grandes tâches pour nourrir son importance. Chez Jacques Parizeau, décédé il y a cinq ans lundi, la question de l’indépendance aura animé l’essentiel d’une longue carrière. « Il a toujours dit que si, en politique, on n’a pas envie de changer le fond des choses, ça devient un jeu, un jeu d’influences, de groupes de pression. Et cela ne l’intéressait pas », résume son biographe, l’ex-ministre Pierre Duchesne.

Dans cet horizon, une des idées maîtresses de Parizeau fut de voir sa société investir à fond dans l’éducation, rappelle son vieil ami Serge Guérin. « Quand on est coincé, qu’on a pour ainsi dire pratiqué, comme société, le don de ses ressources naturelles, qu’on n’est pas un vrai pays, c’est-à-dire lorsque par définition on a du mal à entretenir des relations internationales, s’il y a une chose d’importance à faire, c’est bien d’investir du côté de la jeunesse, dans un système d’éducation ouvert, accessible et, oui, gratuit pour tous. J’en ai tellement discuté avec M. Parizeau ! Nous étions parfaitement d’accord là-dessus. » Et l’homme de rappeler à quel point son ancien patron, qui fut aussi son professeur, croyait en la nécessité de valoriser la profession d’enseignant.

Le printemps de la jeunesse

 

Le 23 août 2012, en début de soirée, Jacques Parizeau était monté sur la scène du Lion d’Or à Montréal pour souligner à quel point les étudiants l’avaient impressionné depuis le début de la crise dite du Printemps érable. Il avait rappelé que le parachèvement de la Révolution tranquille passait par l’avènement d’une éducation gratuite pour tous, jusqu’à l’université. Voilà qui constituait en quelque sorte le prolongement conséquent, disait-il, du réseau d’« autobus jaunes » mis en place pour que tous les enfants puissent accéder à l’école, d’où qu’ils viennent.

Devant une salle tout à la fois étonnée et ravie de le voir aussi fermement prendre le parti des étudiants, il avait même dénoncé, au milieu de son exposé, l’arbitraire des mesures mises en place par le gouvernement pour contrer les revendications en faveur d’une éducation plus accessible.

Devant les menaces de pénalités financières envisagées pour casser les reins de ce soulèvement étudiant, Jacques Parizeau parlait d’« une mesure que l’on disait autrefois fasciste ». À son sens, les étudiants faisaient preuve d’une « admirable retenue » et d’un « calme imperturbable » tout au long du conflit, avec « un minimum de casse ».

Il avait aussi dénoncé par écrit la paranoïa comptable qui faisait de l’éducation une dépense plutôt qu’un investissement. Parizeau savait très bien, explique son ami Serge Guérin, que « l’investissement en éducation est plus urgent que jamais » et que « ce sont les professeurs qui, tous les jours, réalisent cet investissement ».

« Parizeau tenait le discours de la nécessaire gratuité scolaire, tout comme Guy Rocher », rappelle Pierre Duchesne, qui est incidemment le biographe de ces deux figures majeures. « Quand on lui demandait quelle avait été la plus grande réalisation de la Révolution tranquille, Jacques Parizeau répondait sans hésiter : la création du ministère de l’Éducation », rappelle-t-il en entrevue au Devoir. On aurait pu s’attendre à ce qu’il parle de la Caisse de dépôt et placement, dont il fut l’un des principaux créateurs. Mais non. « Les yeux de Jacques Parizeau se sont toujours allumés lorsqu’il parlait d’éducation. » Rien de plus vrai, renchérit Serge Guérin : « Il avait toujours du temps pour les étudiants. Il mettait du temps à préparer ses interventions dans les cégeps et les universités, où il était très populaire. »

En 1970, Jacques Parizeau avait engagé Serge Guérin comme assistant à l’École des hautes études commerciales. « Il me payait de sa poche, n’ayant pas réussi à convaincre les HEC de m’engager. Le lendemain des élections du 15 novembre 1976, à 8 h du matin, il m’a téléphoné pour me demander de manger avec lui le midi même. Il m’a offert d’être son chef de cabinet au ministère des Finances. Je doutais. Je lui ai demandé s’il croyait que j’étais en mesure de parler en son nom auprès du sous-ministre. »  « “Oui, tout à fait”, m’a-t-il dit, mais en me demandant de prendre ma décision sur-le-champ. » Jeune diplôme du MBA, Serge Guérin n’avait que 28 ans. « Il aimait toujours mettre au défi les jeunes. Il aimait jouer avec les idées, voir à les transformer en actions. »

Qu’en serait-il aujourd’hui ? Difficile de le savoir, dit Pierre Duchesne, mais il constate que Jacques Parizeau avait un jugement très dur envers « la charte des valeurs », ce en quoi il rejoignait plusieurs jeunes, notamment de Québec solidaire.

Un mauvais perdant

 

Parizeau incarnait la rigueur de l’homme qui ne dévie pas de ses convictions. « Il rappelle en ce sens Trudeau père, avec la maîtrise d’un argumentaire bien ficelé. Ses adversaires le craignaient », résume Pierre Duchesne.

Le référendum de 1995, on le sait, fut son grand rendez-vous manqué avec l’histoire. « On a dit souvent que Jacques Parizeau ne faisait pas de compromis. Ce n’est pas vrai. Pour atteindre ses objectifs, il était prêt à faire des concessions », par exemple convenir de laisser entrer en scène Lucien Bouchard.

Mais il était un mauvais perdant, ajoute Pierre Duchesne. Ce qui explique en partie, selon lui, sa déclaration amère au soir du référendum, un emportement qui le hantera jusqu’à sa mort. « Il en avait marre des victoires dites morales. Quand on perd, on perd, disait-il. Et quand on gagne, on doit avoir une approche triomphale, comme les grands leaders en avaient une. » À cet égard, il était très différent de René Lévesque, « avec son apparente modestie ».

Devant l’histoire

Quel sera le jugement de l’Histoire sur un personnage pareil ? « Si le rendez-vous avec l’Histoire qu’est l’indépendance reculait encore, il n’est pas dit que Jacques Parizeau ne finirait pas par passer pour plus important que Lévesque, au nom même de cette idée, croit Pierre Duchesne. Après tout, c’est Parizeau qui est passé le plus près de réaliser cet objectif. »

Le niveau de préparation de Parizeau en 1995 était bien différent de celui de Lévesque en 1980. « Le problème n’a pas été le niveau de préparation. C’est le peuple qui décide, au bout du compte. Mais il ne faut pas non plus ignorer que la loi du Québec, en matière de consultation populaire, n’a pas été respectée à cette occasion. Cela n’explique pas tout du résultat, mais en partie, oui. Le grand love-in de Montréal, par exemple, avec des vols d’avion gratuits, des dépenses inouïes et l’incapacité pour le directeur général des élections de faire respecter sa loi dans les circonstances, a pesé dans la balance. » Et Parizeau le savait, retient Pierre Duchesne.

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