L'heure juste: un plat de lentilles

Le confinement particulièrement strict qu’on a imposé aux personnes âgées a affecté leur budget. En plus du panier d’épicerie qui a augmenté se sont ajoutés des frais de livraison, des prix gonflés sur des produits essentiels, des frais de transport inhabituels, comme le taxi pour aller à leurs rendez-vous, et la liste s’allonge.
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse Le confinement particulièrement strict qu’on a imposé aux personnes âgées a affecté leur budget. En plus du panier d’épicerie qui a augmenté se sont ajoutés des frais de livraison, des prix gonflés sur des produits essentiels, des frais de transport inhabituels, comme le taxi pour aller à leurs rendez-vous, et la liste s’allonge.

L’annonce mardi d’une aide financière directe destinée spécifiquement aux aînés a provoqué un soupir de soulagement dans les rangs des organisations de défense des personnes âgées et des partis d’opposition. Un « enfin ! » bien senti, suivi toutefois d’un gros « mais ».

La décision du gouvernement Trudeau de n’offrir qu’un paiement ponctuel, non imposable, aux bénéficiaires de la Sécurité de la vieillesse (SV) et du Supplément de revenu garanti (SRG) a laissé tout le monde sur sa faim. Les 6,7 millions de personnes âgées de 65 ans et plus recevront 300 $, et les 2,2 millions d’entre elles qui dépendent du SRG auront droit à 200 $ de plus. Mais une seule fois. Pour une facture totale de 2,5 milliards de dollars.

Ce soutien momentané est bienvenu dans le contexte actuel, disent en chœur le réseau FADOQ et l’organisme CARP, mais ça demeure un « rendez-vous manqué », juge Gisèle Tassé-Goodman, présidente du réseau québécois.

Marissa Lennox, principale responsable des politiques à CARP, comprend que le gouvernement ait d’abord vu au plus pressé en remplaçant le revenu des gens qui se retrouvaient sans emploi et les mains vides. Mais au fil des semaines, on commençait à se demander ce qui en était de la promesse maintes fois répétée de venir en aide aux aînés. Parce qu’ils sont financièrement affectés eux aussi.

Au Canada, seulement 14,9 % des personnes de 65 ans et plus travaillaient en 2019 et au Québec, 11,8 %, selon Statistique Canada. Les personnes à la retraite ont d’autres sources de revenus. Nombre d’aînés ont des économies, rarement une fortune, qui subissent les aléas actuels des marchés financiers. Environ 40 % reçoivent une rente d’un régime de pension privé, et tous ceux ayant cotisé à la Régie des rentes du Québec ou au Régime de pensions du Canada ont droit à un chèque mensuel. Mais au bout du compte, le revenu médian annuel de ce groupe d’âge reste faible. Il n’était que de 26 100 $ au Québec en 2018. Ce qui veut dire que la moitié des aînés vivait avec moins. En fait, le tiers a besoin du SRG pour vivre.

Les personnes âgées, rappelle Mme Tassé-Goodman, n’ont pas perdu leurs rentes durant la pandémie, c’est vrai, mais ces revenus sont fixes et souvent faibles. Or, le confinement particulièrement strict qu’on leur a imposé a affecté leur budget. En plus du panier d’épicerie qui a augmenté se sont ajoutés des frais de livraison, des prix gonflés sur des produits essentiels, des frais de transport inhabituels, comme le taxi pour aller à leurs rendez-vous, et la liste s’allonge.

Selon la présidente de la FADOQ, il aurait mieux valu augmenter de façon permanente le SRG et, du coup, aider les personnes les plus vulnérables sur le plan financier. Vivre avec seulement la SV et le SRG signifie s’arranger avec à peine 18 600 $ par année. Chercheur principal au Conseil canadien pour les politiques alternatives, l’économiste Ricardo Tranjan calcule que si, avec le même budget, on s’en était tenu à aider les bénéficiaires du SRG, ces derniers auraient eu droit à un chèque d’environ 1100 $.

Marissa Lennox tient par contre à rappeler que bien des personnes âgées qui ne reçoivent pas le SRG, mais la SV, ont de faibles revenus et n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Et un paiement unique, aussi important soit-il, ne serait toujours pas une solution à long terme à l’insécurité financière persistante des personnes âgées à faible revenu ni à celle qu’ajoute cette crise sanitaire, reconnaît M. Tranjan. Cela démontre l’insuffisance des programmes existants et la nécessité d’une réforme, dit-il. « Car il y avait, avant la COVID-19, une crise de la sécurité de la retraite que la pandémie a exacerbée », renchérit Marissa Lennox.

Pour expliquer que l’aide annoncée n’ait pas été modulée en fonction du revenu ni ne soit de longue durée, la ministre des Aînés, Deb Schulte, a répété vendredi que le gouvernement devait agir vite et que la simplicité a prévalu. De plus, a-t-elle rappelé, les aînés bénéficient de mesures de portée générale annoncées ces dernières semaines, comme la bonification du crédit de TPS. Ceux qui travaillent et qui ont perdu leur emploi à cause de la pandémie ont droit à la PCU. On a aussi augmenté de 20 millions les fonds destinés aux organismes communautaires intervenant auprès des aînés et on a réduit de 25 % l’ampleur des retraits que les aînés de plus de 70 ans sont tenus de faire dans leur Fonds enregistré de revenus de retraite (FEER). LaFADOQ et la CARP demandaient plutôt qu’on suspende l’obligation de faire des retraits cette année.

Le premier ministre Justin Trudeau a laissé entendre en début de semaine que l’aide directe annoncée pourrait être bonifiée ultérieurement, mais Gisèle Tassé-Goodman et Marissa Lennox ne comprennent pas pourquoi le gouvernement ne passe pas à l’action immédiatement. En campagne électorale, les libéraux avaient promis d’augmenter de 10 % les paiements de SV pour les personnes de 75 ans et plus et d’accroître l’Allocation au survivant du SRG, dont bénéficient surtout des femmes à très faible revenu.

« M. Trudeau a courtisé les aînés en campagne électorale. Il serait inacceptable qu’il attende la dernière année de son mandat pour respecter sa promesse », dit Mme Tassé-Goodman. Elle veut qu’il le fasse « maintenant ».

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