Le regain de Justin Trudeau

Le premier ministre libéral du Canada, Justin Trudeau
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne

Le premier ministre libéral du Canada, Justin Trudeau

On croirait presque qu’il y a un phénomène de vases communicants et que l’amour des Québécois pour leurs politiciens est limité : ce qu’ils accordent à l’un, ils le retirent à l’autre. Ainsi, alors que « papa Legault » perd quelques plumes dans les sondages, Justin-le-mal-aimé prend du poil de la bête et jouit désormais d’un taux d’approbation dont il n’a plus à rougir. Faut-il y voir le résultat d’une meilleure stratégie de communication ? Non, répond son entourage. Plutôt la preuve que les mesures d’aide d’Ottawa ont fait mouche. Et qu’il serait stratégique de s’en inspirer pour concocter la prochaine plateforme électorale.

La réhabilitation de Justin Trudeau au Québec a été enregistrée par tous les sondeurs. En début de pandémie, le premier ministre libéral récoltait un appui dans le reste du Canada de 65 %, mais seulement de 44 % au Québec, selon Léger Marketing. Frank Graves, de la firme Ekos, chiffrait pour sa part l’écart à « au moins 10 à 15 points ». « M. Trudeau n’avait pas une mauvaise cote au Québec. C’est juste que celle-ci n’avait pas augmenté autant [qu’ailleurs au pays] », précise M. Graves. Deux mois plus tard, non seulement la popularité de M. Trudeau a augmenté dans le ROC pour se fixer, selon les deux sondeurs, à 76 %, mais elle a bondi au Québec pour atteindre exactement le même niveau.

« La pandémie au début était un enjeu de santé et le fédéral était éclipsé », note Jean-Marc Léger. Mais maintenant que le volet économique de la crise s’est imposé, le gouvernement fédéral s’est imposé lui aussi en distribuant les milliards à la ronde. « M. Trudeau est dans un environnement qui n’est que positif, ajoute M. Léger. Il annonce l’aide aux citoyens sans avoir à gérer le problème dans tel hôpital ou tel CHSLD. »

Le Devoir a consulté quatre stratèges politiques ou personnes proches du premier ministre et ceux-ci attribuent sa mauvaise performance de départ à quatre éléments : les barrages autochtones, la frontière américaine, la maladie de Sophie Grégoire (qui a contraint le premier ministre à un confinement compliquant les choses) et le désintérêt général des Québécois pour la politique fédérale.

Un conseiller politique rappelle que les derniers barrages autochtones qui entravaient le transport ferroviaire au Québec n’ont été démantelés que le 5 mars, une semaine seulement avant la fermeture des écoles. « Il y avait un peu d’amertume envers nous à cause des blocages. […] On n’était pas encore sortis de ça quand la COVID est arrivée. » Un second stratège ajoute que la lenteur d’Ottawa à fermer la frontière avec les États-Unis a donné l’impression que Justin Trudeau traînait les pieds alors qu’au même moment François Legault devançait tous ses homologues en fermant écoles et commerces.

Deux mois plus tard, le vent semble avoir tourné pour Justin Trudeau. Le stratège explique que c’est en partie parce que l’homme sait utiliser le temps en sa faveur. « Justin Trudeau, il gagne son match de boxe s’il y a 12 rounds, mais il le perd quand il n’y en a que trois. » Il en veut pour preuve la campagne électorale de 2015, que M. Trudeau, alors bon troisième, n’a réussi à remporter que parce qu’elle a duré 78 jours.

Mais surtout, de l’avis de toutes les personnes consultées, les appuis du premier ministre ont bondi après que les chèques de 2000 $ de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) ont commencé à arriver, vers la deuxième semaine d’avril. Et ce, même si le premier ministre avait annoncé cette aide le 18 mars. « S’il y a une chose que j’ai apprise en politique, c’est que tant que le chèque n’est pas arrivé, le monde n’y croit pas », note le stratège. Le sondeur Jean-Marc Léger résume cette analyse ainsi : « Les mots de Trudeau n’étaient pas clairs. Les chiffres de Trudeau étaient clairs. »

Déconfinement inquiétant

Le conseiller politique croit aussi que M. Trudeau a gagné bien des points à quelques jours de la réouverture des écoles primaires québécoises en confiant qu’il n’était pas certain, en tant que parent, qu’il y enverrait ses enfants. Il s’est retrouvé ainsi, pense-t-on, au diapason de bien des Québécois.

C’est qu’à Ottawa, on juge le déconfinement de Québec précipité. « C’est sûr que c’est trop rapide ! » lance sans hésitation un proche du premier ministre. « Ce n’est pas vrai que, si le reste du Québec est déconfiné, les Montréalais ne vont pas aller se promener. » On craint à Ottawa qu’il s’ensuive une remontée de la contamination partout au Québec… qui nécessiterait la prolongation des coûteux programmes d’aide mis en place. « On respecte leur autonomie, mais on s’interroge. C’est nous qui pitchons les milliards », dit une source.

Cette crainte, dit-on en coulisses, est partagée à la table du cabinet. On estime que François Legault procède avec empressement parce que son parti a davantage d’assises dans les régions, moins touchées par la pandémie. Or, le gouvernement fédéral a justement des ancrages opposés : sept des onze ministres québécois (y compris M. Trudeau lui-même) sont basés à Montréal, ground zero de l’épidémie canadienne. Deux autres, Jean-Yves Duclos et François-Philippe Champagne, représentent des régions assez touchées, quoique dans une moins grande mesure (la ville de Québec et la Mauricie).

 

Déficit et élection

Si on craint de devoir prolonger les mesures d’aide, on ne s’inquiète pas pour autant d’avoir à justifier un déficit pharaonique (qui pourrait atteindre 252 milliards cette année). Au contraire, il s’en trouve plusieurs pour voir dans la crise économique en développement une occasion de se démarquer de l’adversaire conservateur.

« Ça va être une bonne période pour être un gouvernement progressiste, dit une des personnes interrogées. On est plusieurs à rêver grand, à avoir une vision audacieuse face à cet énorme chantier social et économique qui se profile. »

Une autre source renchérit en disant que la pandémie a non seulement mis en lumière les « limites » du filet social canadien, elle a aussi augmenté « l’acceptabilité sociale » de propositions « ambitieuses » pour y remédier. « Je sais qu’en arrière-scène, cette réflexion est entamée et j’ai plus confiance que jamais, car Justin Trudeau semble bien saisir l’immensité du moment, l’importance pour son legs politique, et ce sera un projet de société qui peut être emballant à présenter aux Canadiens le jour où on retournera en élection. »

Aucune personne consultée dit n’avoir d’appétit pour un déclenchement électoral cet automne. Mais l’une d’elles n’exclut pas, en l’absence de recrudescence de la pandémie cet automne, la possibilité de déclencher un scrutin très hâtif en 2021 pour faire avaliser par l’électorat l’éventuel plan de relance. Les deux sondeurs estiment ce scénario très envisageable, surtout que les libéraux jouissent dans les intentions de vote d’une avance de 12 points sur les conservateurs.

« Le débat sur la gestion des finances publiques va revenir et les conservateurs pourront marquer des points parce que c’est leur territoire de marque », note M. Léger. Mais ce débat ne reviendra pas tout de suite, ajoute-t-il, ce qui pourrait expliquer le désir libéral de précipiter les choses. « Plus tu retardes l’élection, plus tu te retrouves dans une dynamique de déficit et de compressions. »

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