Trudeau sommé de régulariser les «anges gardiens» haïtiens

Beaucoup de demandeurs d’asile haïtiens « ont frôlé la mort et ont perdu des collègues » en étant aux premières lignes de la lutte contre la COVID-19 au Québec, fait valoir la Concertation haïtienne pour les migrants.
Ashlee Rezin Garcia Associated Press Beaucoup de demandeurs d’asile haïtiens « ont frôlé la mort et ont perdu des collègues » en étant aux premières lignes de la lutte contre la COVID-19 au Québec, fait valoir la Concertation haïtienne pour les migrants.

Des organismes d’aide aux migrants demandent au premier ministre Justin Trudeau de régulariser le statut des Haïtiens qui font front pour lutter contre la pandémie. Selon eux, le Canada devrait récompenser les efforts de tous ces demandeurs d’asile qui portent à bout de bras les CHSLD et les résidences pour aînés.

« Beaucoup d’entre eux ont frôlé la mort et ont perdu des collègues. Nous peinons à imaginer que nos anges gardiens puissent être expulsés du pays sitôt la bataille gagnée », lit-on dans la lettre cosignée par une dizaine d’organismes formant la Concertation haïtienne pour les migrants. Ces derniers font appel à la « sensibilité » du premier ministre et lui rappellent que, dans la foulée de la levée d’un moratoire en 2014 empêchant les expulsions vers Haïti, il avait permis à près de 3000 Haïtiens de régulariser leur situation par l’entremise d’un programme spécial.

« Je pense que c’est le bon moment de demander un autre programme spécial », dit Marjorie Villefranche, directrice de la Maison d’Haïti. « Là, il s’agit de retrouver les personnes qui sont dans les services essentiels. Ça ne ferait pas une tonne de personnes, peut-être quelques milliers. »

Ruth Pierre-Paul, directrice du Bureau de la communauté haïtienne de Montréal (BCHM), croit que la couverture médiatique des derniers jours sur la réalité dans les CHSLD et ce qui se passe à Montréal-Nord a commencé à rallier l’opinion publique à la cause. « Il y a un momentum », dit-elle.

Des Haïtiens en sursis

À l’été 2017, plus de 8000 Haïtiens avaient pénétré de manière irrégulière au Québec par le chemin Roxham, en bordure du poste frontière de Lacolle. La grande majorité s’était toutefois fait refuser le statut de réfugié. En raison d’un « sursis administratif aux renvois », qui empêche d’expulser quiconque vers ce pays des Caraïbes, plusieurs Haïtiens sont toujours au pays. « C’est sûr qu’en cette période de pandémie, les gens ne seront pas renvoyés, mais quand tout ça sera fini, on va leur dire : “Merci beaucoup et rentrez chez vous ?” Ce sont eux qui travaillent dans le réseau de la santé », a fait valoir Marjorie Villefranche.

Yolanda, qui n’utilise pas son vrai nom pour ne pas nuire à son dossier migratoire, fait partie de ces Haïtiens venus à l’été 2017. Cette mère célibataire, qui s’est vu refuser sa demande de statut de réfugié, travaillait comme préposée aux bénéficiaires dans une résidence pour personnes âgées lorsque la COVID-19 a frappé de plein fouet. Sa fille souffrant d’asthme sévère, elle a demandé à ses superviseurs de ne pas l’affecter en zone chaude, mais en vain. Elle a contracté la maladie et est actuellement en quarantaine. « Ça me cause beaucoup d’angoisse, pour mon enfant surtout, dit-elle. J’aimerais ne pas retourner là-bas, mais je n’ai pas le choix. »

Yolanda reçoit actuellement la Prestation canadienne d’urgence (PCU), mais tous n’ont pas cette chance, rappelle Frantz André, du Comité d’action des personnes sans statut. « Bien des gens subissent du chantage de la part de leur employeur, qui les menace de ne pas leur donner la lettre de mise à pied essentielle pour avoir la PCU, raconte-t-il. Pour nous, régulariser le statut de ces personnes serait une manière de les récompenser et de leur donner espoir. »

Le cabinet du premier ministre Trudeau a renvoyé notre demande d’entrevue à celui du ministre de l’Immigration. Ce dernier s’est contenté de saluer leur « courage », sans se prononcer sur leur possible régularisation.

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