D’abord l’armée, ensuite les questions

Justin Trudeau accepte l’appel à l’aide du Québec et de l’Ontario et enverra bel et bien davantage de soldats dans leurs résidences pour personnes âgées. Mais le premier ministre a du même souffle semblé perdre patience face au chaos dans ces centres de soins de longue durée.

« En ce moment, on voit des tragédies épouvantables dans les CHSLD à travers le pays. C’est inacceptable », a déploré M. Trudeau jeudi. « Si vous êtes fâchés, frustrés ou inquiets — vous avez raison de vous sentir comme ça. On doit faire mieux. Parce qu’on laisse tomber nos parents, nos grands-parents, nos aînés. »

Le premier ministre a confirmé que l’armée ira prêter main-forte dans ces résidences, où les victimes ne cessent de se multiplier au Québec et en Ontario. François Legault a réclamé mercredi l’envoi de 1000 soldats supplémentaires au Québec, en plus des 130 militaires qui sont déjà sur le terrain. Le premier ministre Doug Ford espère quant à lui de l’aide dans cinq résidences plus touchées. Le déploiement militaire n’a pas encore été chiffré. Ottawa et les deux provinces sont en train d’évaluer les besoins.

« Mais il ne s’agit pas d’une solution à long terme, a fait valoir M. Trudeau. Au Canada, nos militaires ne devraient pas prendre soin de nos aînés. Au cours des prochaines semaines et des prochains mois, on va devoir examiner comment on en est arrivé là. »

1000
C’est le nombre de militaires supplémentaires réclamés à Ottawa par François Legault, mercredi, en plus des 130 militaires qui sont déjà sur le terrain.

Le premier ministre fédéral s’est abstenu de critiquer plus durement le Québec et l’Ontario. Mais il n’a pas caché son exaspération par rapport au nombre de décès qui ne cesse d’augmenter dans les centres pour aînés. « Les gens font face à une situation épouvantable et on va être là pour aider le Québec à reprendre contrôle de la situation. C’est extrêmement troublant. C’est extrêmement désolant. »

François Legault s’est défendu, en arguant que la crise actuelle est exceptionnelle. « On a 9500 personnes qui sont absentes dans le réseau [de la santé]. Ce n’est pas unique au Québec. On a ça à peu près partout dans le monde – soit ils sont infectés ou soit, dans certains cas, ils sont à risque », a-t-il rétorqué. « On peut bien essayer de se dire : Ce n’est pas normal. Mais on ne vit pas une situation normale, on est en crise. On a besoin de bras », a lancé le premier ministre québécois, pour expliquer son appel à l’aide à l’armée canadienne.

Doug Ford a pour sa part convenu que le système de soins de longue durée n’a pas su protéger les aînés. « Mon cœur saigne pour ces personnes et ces familles. […] Nous devons faire mieux », a-t-il reconnu, en retenant ses larmes après avoir révélé que sa propre belle-mère de 95 ans habite une résidence pour personnes âgées et qu’elle vient d’apprendre qu’elle est atteinte de la COVID-19.

« Nous allons nous assurer que nous améliorons [le système]. Mais ma priorité première, c’est de m’assurer que l’on offre aux gens l’aide dont ils ont besoin. »

Sur les 2220 victimes qu’a faites la COVID-19 au Canada, 1243 se trouvent au Québec (56 %) et 788 en Ontario (35 %). Au Québec, 80 % des victimes étaient des pensionnaires de résidences pour personnes âgées. En Ontario, c’est 70 %.

Que faire de plus ?

M. Trudeau a beau déplorer ces statistiques, il refuse de dire depuis quelques jours ce que le fédéral pourrait faire de plus pour calmer les crises dans les CHSLD. Le premier ministre s’est fait demander à quelques reprises si Ottawa pourrait mettre les résidences pour aînés sous l’égide de la Loi sur la santé, afin d’imposer des normes nationales pour contrôler la pandémie. M. Trudeau évite toujours de répondre.

Pourtant, l’Agence de la santé publique a publié des recommandations en la matière la semaine dernière et les provinces ne les respectent pas toutes. Ottawa suggère fortement d’éviter que des employés travaillent dans plus d’un CHSLD, ce qui demeure toutefois le cas dans certains centres. Le fédéral propose également de faire un test de dépistage quotidien pour tous les résidents et les employés, ce qui ne se fait pas non plus.

La ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, a laissé entendre qu’à l’issue de la pandémie, l’amélioration des conditions dans les résidences pour aînés pourrait devenir un « projet national à long terme » pour les différents paliers de gouvernement au pays. « Il y a un important désir, chez les Canadiens et les politiciens, de régler cette situation une fois pour toutes. »

La vice-première ministre, Chrystia Freeland, a nié le fait qu’Ottawa ait l’intention d’empiéter ainsi dans le champ de juridiction provincial de la santé. « Les détails spécifiques sur exactement ce qu’on doit faire, ce n’est pas le moment de parler de ça ou même de planifier cela. Aujourd’hui, c’est le moment de sauver des vies. »

Un milliard pour la recherche

Ottawa met en place une stratégie médicale et de recherche d’environ 1,1 milliard pour lutter contre l’épidémie virale. L’annonce faite jeudi midi par le premier ministre Justin Trudeau se décline autour de trois axes : la recherche d’un vaccin et de traitements divers (115 millions $) ; les essais cliniques sur ces moyens préventifs et curatifs (662 millions) ; le développement de tests pour suivre la propagation du virus (350 millions). La manne sert aussi à constituer un groupe de travail sur l’immunité qui testera au moins un million de Canadiens à la recherche d’anticorps. Ottawa précise que le financement doit au final permettre la production ici même d’un éventuel vaccin, afin de pouvoir s’en procurer même si la communauté internationale s’arrache les vaccins qui seront produits à l’étranger.

Stéphane Baillargeon


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