Les travailleurs temporaires se sentent délaissés par Ottawa

Des milliers de travailleurs étrangers temporaires ayant perdu ou quitté leur emploi sont forcés de rester à la maison, bien qu’ils se soient trouvé un autre travail.
Photo: iStock Des milliers de travailleurs étrangers temporaires ayant perdu ou quitté leur emploi sont forcés de rester à la maison, bien qu’ils se soient trouvé un autre travail.

Ottawa lèvera la restriction selon laquelle les étudiants étrangers ne peuvent travailler plus de 20 heures par semaine. Cette mesure temporaire mise sur pied dans la foulée de la lutte contre la COVID-19 ne vise toutefois que les personnes qui travaillent dans les services essentiels, soit dans les soins de santé ou de la fourniture des aliments ou d’autres biens essentiels. « Pendant l’éclosion de la COVID-19, les travailleurs de certains rôles et industries sont soumis à des pressions considérables, et le gouvernement reconnaît le fait que les étudiants étrangers déjà au Canada peuvent tenter de relever les défis de la pandémie », a soutenu Immigration Canada par voie de communiqué.

Si cette annonce est une bonne nouvelle pour les principaux intéressés, elle laisse toutefois toujours sur la touche les travailleurs temporaires, qui sont dans l’impasse depuis plus d’un mois. « Nous, on voit ça comme une bonne nouvelle, car ça veut dire que le gouvernement bouge, constate Hugo Crochard, un travailleur d’origine française qui a un statut temporaire. Mais il y a encore des catégories de personnes qui ne sont pas prises en considération. »

Comme lui, des milliers de travailleurs étrangers temporaires ayant perdu ou quitté leur emploi sont forcés de rester à la maison bien qu’ils se soient trouvé un autre travail. Dans une pétition soutenue par près de 5000 signataires, ils exhortent le gouvernement fédéral à assouplir ses règles et à leur permettre une dérogation pour qu’ils puissent immédiatement se refaire un permis de travail, ce qui est actuellement impossible en moins de trois mois.

Sans travail ni revenu

Mis à pied dans la foulée de la pandémie, Hugo Crochard, qui travaille dans le domaine de l’aéronautique, a pu rapidement se trouver un autre emploi à la SOPFEU. Or, détenant un permis de travail « fermé », qui le lie à son ancien employeur, il doit en refaire un autre s’il veut être embauché ailleurs. « Je ne peux pas, comme ça, décider de travailler pour une autre entreprise, car je serais illégal, a-t-il expliqué. Je trouve dommage qu’IRCC [Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada] ne mette pas en action un moyen rapide de régulariser mon statut. »

Pour avoir un nouveau permis de travail, Hugo Crochard avait prévu de faire le classique « tour du poteau », une manœuvre fréquemment utilisée qui consiste à aller à la frontière américaine et à revenir au Canada la même journée en refaisant une demande à l’immigration. Moyennant quelques centaines de dollars, cette démarche est plutôt simple et efficace — souvent possible en moins de 24 heures —, mais impossible en ces temps de coronavirus. Il ne reste plus qu’à remplir un dossier en ligne auprès d’IRCC et à attendre au minimum trois mois, déplore-t-il. « La fermeture de la frontière, je la comprends. Mais ce que je trouve frustrant, c’est qu’on ne puisse plus faire le tour du poteau et qu’aucune solution viable ne nous est proposée. »

À l’heure actuelle, IRCC ne permet pas non plus la prolongation des permis de travail ouverts, notamment les permis vacances-travail. Si ces derniers viennent à expirer, les personnes qui les détiennent, comme elles ne peuvent pas quitter le Canada actuellement, doivent demander un visa de visiteur.

Rendre les permis « ouverts »

Dans la pétition qu’il a lancée, M. Crochard demande que les permis de travail fermés comme celui qu’il détient puissent automatiquement être considérés comme « ouverts ». Il demande aux autorités d’accorder des dérogations temporaires afin que les travailleurs puissent occuper un nouvel emploi, et qu’on leur permette de régulariser leur situation une fois la crise terminée.

Cette solution ferait aussi grandement l’affaire de David Samacoïts, qui avait trouvé un nouvel emploi « avant que tout ça n’explose ». « Mais ça fait maintenant plusieurs semaines que je suis en attente [d’un nouveau permis de travail]. Comme beaucoup, je suis dans la crainte de voir cet employeur se désister », a-t-il déploré, en critiquant le délai de trois mois pour « refaire un papier ». « On se sent bloqués et on n’a pas d’autre option. » Ayant eu une offre d’emploi plus intéressante, M. Samacoïts a démissionné tout juste avant le confinement, avec l’intention de se refaire un autre permis de travail grâce au « tour du poteau ». Il n’est donc pas admissible à l’assurance-emploi ni à la Prestation canadienne d’urgence (PCU) et est sans revenu depuis plus d’un mois.

Pour Hugo Crochard, le gouvernement ferait plus d’économies en permettant à ceux qui ont des offres d’emploi de travailler plutôt qu’en les forçant à rester chez eux et à recevoir la PCU. « J’ai fait des calculs rapides et sachant que le Canada délivre annuellement environ 8000 permis vacances-travail en France, si toutes ces personnes perdent leur emploi et touchent la PCU à 2000 $, ça représente des millions », a-t-il illustré.

Parmi les plus vulnérables

Pour Dalia Gesualdi-Fecteau, professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM, même si certains travailleurs étrangers temporaires qui sont dans l’impasse avec un permis fermé peuvent recevoir la PCU, ce n’est qu’une mesure temporaire, et donc limitée. « La crise va durer beaucoup plus que quatre mois et ce qui m’inquiète, c’est justement l’après-crise pour ces personnes », soutient-elle.

Pour elle, les milliers de travailleurs temporaires au Canada — travailleurs saisonniers, étudiants internationaux, ceux ayant un permis vacances-travail, etc. — font partie des plus vulnérables en ces temps de pandémie. Tant mieux pour ceux qui pourront se trouver un emploi, mais elle craint que plusieurs finissent au chômage en raison de la crise de la COVID-19. Et dans un contexte de compétition féroce pour l’emploi, le fait d’être un travailleur immigrant, avec un statut « temporaire », est un obstacle de plus, à compétences égales avec un citoyen canadien.

« Quelles sont les possibilités qui s’offrent pour ces gens dont le statut migratoire est précaire ? Comment font-ils pour se retrouver un emploi dans ce contexte-là ? Sur le plan humain, on peut parler de drame. Ces gens-là ont quitté un pays et tout laissé derrière eux, ils sont arrivés avec leur famille dans certains cas. Ce n’est pas évident de retourner chez soi, comme ça, fait remarquer Mme Gesualdi-Fecteau. D’autres ont contracté des dettes et des prêts pour venir et ils se retrouvent dans une incapacité à déployer des stratégies de déplacement compte tenu de leur statut précaire. »

Vers un assouplissement ?

Voyant que le gouvernement fédéral a assoupli ses règles pour les étudiants étrangers, Hugo Crochard a espoir qu’Ottawa se penche maintenant sur le cas des travailleurs temporaires. Déterminé, il a contacté sa députée et a écrit au ministère québécois de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) pour demander de l’aide, où on lui a dit que des discussions étaient en cours avec le gouvernement fédéral, ce que Le Devoir a pu confirmer. « On ne demande pas un gros changement de règles, on ne demande qu’à avoir le droit de travailler, quitte à ce qu’à la fin de la crise, on retourne à la frontière et on se régularise. »

Interrogé à savoir s’il prévoyait notamment de permettre aux travailleurs ayant un permis fermé de ne pas être pénalisés s’ils changent d’employeur, le ministre fédéral de l’Immigration, Marco Mendicino, n’a, pour l’heure, évoqué aucun assouplissement de mesures ni réduction de délais. Par l’entremise de son cabinet, il a fait savoir qu’il reconnaissait « l’urgence » de la situation et a plutôt rappelé que les travailleurs étrangers temporaires et les étudiants étrangers étaient potentiellement admissibles à la prestation d’urgence, s’ils remplissaient les critères.

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