Peut-on comparer le prix du plan d’aide du gouvernement fédéral à un effort de guerre?

Le gouvernement ne s'en cache pas, son plan pour aider les Canadiens à faire face à la quasi-paralysie économique imposée par la COVID-19 coûtera très cher.
Photo: Dave Chan Agence France-Presse Le gouvernement ne s'en cache pas, son plan pour aider les Canadiens à faire face à la quasi-paralysie économique imposée par la COVID-19 coûtera très cher.

Le gouvernement fédéral ne s’en est pas caché ni excusé. Son plan pour aider les Canadiens à faire face à la quasi-paralysie économique imposée par la COVID-19 coûtera cher, très cher. Encore vendredi, le premier ministre Justin Trudeau répétait qu’il s’agissait du plus important plan du genre depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Le directeur parlementaire du budget (DPB) en convient et sa dernière analyse du possible choc financier en donnait toute la mesure jeudi. Pour l’année financière 2020-2021, soit celle qui vient tout juste de commencer, le DPB estime que le déficit atteindra 184,2 milliards de dollars, le gros de la facture étant attribuable aux deux plus importants programmes d’aide directe, soit la prestation d’urgence (22,3 milliards) et la subvention salariale (71 milliards). À ceux-ci s’ajoutent les mesures plus modestes, les pertes de revenus, les frais accrus d’assurance-emploi et j’en passe.

Voilà toute une différence avec le déficit que le ministre des Finances anticipait lors de la présentation de sa mise à jour économique en décembre dernier. Il parlait d’un déficit de 28,1 milliards pour cette année, ce qui représentait environ 1,2 % du produit intérieur brut. Le scénario du DPB fait grimper ce ratio à 8,5 % du PIB, du jamais vu depuis 1984-1985. La dette s’en trouve évidemment alourdie, pour représenter 41,4 % du PIB au lieu des 31 % prévus.

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Le DPB évite tout alarmisme, rappelant que la dette représentait 66,6 % du PIB en 1995-1996 et que durant les pires années de la Deuxième Guerre mondiale, le déficit représentait 21 % du produit national brut. Deux ans après la fin du conflit, Ottawa affichait des surplus, précise-t-il.

Il faut toutefois rappeler que le gouvernement fédéral était au bord du gouffre financier au milieu des années 1990, ce qui avait poussé le gouvernement Chrétien à se lancer dans un vigoureux plan d’austérité. On ne souhaite pas revivre la même chose, encore moins les provinces, qui ont vu les transferts pour la santé et les services sociaux amputés durant cette période.

Quant à la comparaison avec les années de guerre, elle fait sourciller l’auteur et historien Hugues Théorêt. Les circonstances de la crise actuelle n’ont rien à voir avec celles qui prévalaient entre 1939 et 1945, note-t-il. Avant d’être un pays combattant, le Canada était, durant cette guerre, un pays fournisseur et banquier, dit-il, citant au passage l’historien militaire Jack Granatstein.

Ottawa a investi des millions dans l’effort de guerre, mais profitait aussi de revenus générés par de nouvelles taxes et « une économie qui fonctionnait à plein régime », explique Hugues Théorêt. Un nouveau ministère responsable des approvisionnements avait été créé pour y voir. Sous la direction de C.D. Howe, il supervisait la production du matériel militaire dont avait besoin la Grande-Bretagne, en particulier après la chute de la France, un de ses principaux fournisseurs.

Et pendant que le gouvernement de Mackenzie King dépensait, il voyait à renflouer les coffres. De nouvelles taxes sont apparues et une loi sur le contrôle des prix a été adoptée. Le nombre de chômeurs est passé d’un demi-million à seulement environ 62 000 en cinq ans et à Montréal, les retombées de l’industrie de guerre ont triplé. À la fin du conflit, et peu après sa conclusion, sont apparues les bases du futur filet social canadien. « C’est la Deuxième Guerre mondiale qui va permettre au Canada de se sortir finalement de la crise des années 1930 », explique l’historien. On est donc loin de l’arrêt actuel de l’activité économique provoqué par la pandémie de COVID-19.

 

Cela ne veut pas dire que le gouvernement doive cesser ses efforts. La publication jeudi des données sur le taux de chômage (7,8 %) et le nombre d’emplois perdus en mars (plus d’un million) milite au contraire en faveur de leur poursuite. Mais Ottawa le peut-il sans préparer le terrain à une grave crise des finances publiques ? Selon plusieurs économistes et le DPB, Ottawa a encore du jeu, car il s’est présenté au front avec des finances en santé, malgré les déficits affichés depuis quatre ans. Son endettement par rapport à la taille de son économie est le plus léger des pays du G7 et les frais de cette dette restent faibles étant donné les bas taux d’intérêt.

Et, souligne le DPB, Yves Giroux, dans un billet récent, les mesures annoncées sont temporaires. Mais elles doivent le rester, avertit Luc Godbout, économiste et chercheur à la Chaire en fiscalité et finances publiques de l’Université de Sherbrooke. Il faut résister à la tentation de les pérenniser. L’expérience du début des années 1980 nous a montré les dangers d’un déficit structurel attribuable aux coûts croissants de programmes permanents. Cela doit à tout prix être évité.

Les programmes d’urgence actuellement mis en œuvre coûtent cher, mais sont limités dans le temps et dès qu’ils prendront fin, le déficit fondra, illustre l’économiste. Pour l’instant, le gouvernement ne compte pas et s’ajuste en fonction de l’évolution de la crise, « ce qui est la bonne chose à faire », poursuit M. Godbout. « Ne pas en faire assez n’est pas une option », insiste-t-il, mais prévient qu’il « faudra aussi trouver un juste équilibre afin de ne pas en faire trop non plus ».