L’aide fédérale aux médias jugée insuffisante

Ottawa a promis d’injecter 30 millions dans une campagne de publicités sur la COVID-19 dans les médias traditionnels.
Photo: Justin Sullivan Getty Images / Agence France-Presse Ottawa a promis d’injecter 30 millions dans une campagne de publicités sur la COVID-19 dans les médias traditionnels.

Un premier pas trop timide, voire une « grande déception » : les mesures annoncées par Ottawa pour venir en aide aux médias éprouvés par la chute brutale des revenus publicitaires dans le contexte de la crise sanitaire ont été reçues froidement mercredi. Le gouvernement promet pour sa part qu’il travaille à une suite.

« Il n’y a rien de neuf dans ces annonces, dit Bob Cox, éditeur du Winnipeg Free Press et président du conseil d’administration de Médias d’info Canada (qui représente quelque 800 titres). C’est la redite des mesures budgétaires de l’année dernière. »

C’est M. Cox qui qualifie de « grande déception » ce que le ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, a mis sur la table mercredi. Mais sa réaction fait écho à un sentiment plus largement partagé dans le milieu médiatique : les trois éléments présentés ne régleront pas grand-chose.

Ottawa promet d’abord que la « vaste majorité » d’une enveloppe de 30 millions que le gouvernement fédéral va investir dans une campagne de publicités sur la COVID-19 sera dépensée dans des médias traditionnels — et non sur des plateformes comme Facebook. Au-delà de cette somme, le gouvernement fédéral n’a pas injecté mercredi d’argent frais dans l’écosystème médiatique canadien.

Il a par contre confirmé que le « conseil consultatif indépendant sur l’admissibilité aux mesures fiscales pour soutenir le journalisme » est maintenant formé et prêt à travailler. C’est ce comité qui recommandera à l’Agence de revenu du Canada le nom des médias canadiens qui devraient être admissibles aux différentes mesures fiscales annoncées dans le budget 2019 — la plus importante étant un crédit d’impôt sur la masse salariale des journalistes.

Tous conviennent que la clé pour contrer la propagation de la COVID-19 est l’information et le respect des consignes. Les médias veulent continuer ce travail important, mais ils ne pourront pas le faire très longtemps.

Une troisième mesure permettra de traiter plus rapidement qu’à l’habitude les demandes de financement faites dans le cadre du Fonds du livre du Canada et du Fonds du Canada pour les périodiques. Le ministre Guilbeault a soutenu que ce qui prenait « des mois » prendra cette année « des semaines », afin de donner des liquidités aux entreprises bénéficiaires.

En entretien avec Le Devoir, Steven Guilbeault a mentionné que ce plan représente « une partie de l’aide » qu’Ottawa espère offrir aux médias. « On travaille sur d’autres mesures qui seront annoncées dans les meilleurs délais », a-t-il dit.

Plus tôt dans la journée, le premier ministre Trudeau avait mentionné en conférence de presse qu’il fallait « faire en sorte que les journalistes puissent continuer à faire leur travail, qui est encore plus essentiel en temps de crise ».

Le premier ministre Legault avait tenu des propos semblables vendredi dernier. À Québec, on indique qu’on « réfléchit à certaines pistes » de solution, mais qu’il est trop tôt pour une annonce.

Trop peu…

« C’est un début, mais c’est insuffisant, estime la présidente de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN), Pascale St-Onge. Les 30 millions en publicités ne remplaceront pas les pertes de revenus publicitaires qui affectent tous les médias canadiens. Le crédit d’impôt [sur les salaires] est déjà calculé dans les budgets, puisqu’il a été annoncé il y a longtemps. Ce n’est pas de l’argent qui aide dans le cadre de la crise et c’est la moindre des choses qu’ils respectent leur engagement prévu dans le dernier budget », dit-elle.

Directeur général de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i) — qui regroupe les six grands quotidiens régionaux du Québec —, Stéphane Lavallée relevait mercredi qu’« un an après l’annonce du crédit d’impôt pour la presse écrite, on nous annonce [aujourd’hui] comme mesure d’urgence la mise en place d’un comité consultatif sur l’admissibilité de nos médias, sans engagement ferme quant au délai de paiement des crédits. C’est peut-être moi le problème, mais je ne me sens pas sur la même planète qu’Ottawa présentement. »

Mardi, la CN2i a annoncé qu’elle avait dû mettre à pied temporairement 143 employés, soit près de la moitié de ses effectifs. De façon plus visible, la Coopérative — qui vient d’être lancée pour reprendre les journaux du Groupe Capitales Médias — a décidé de cesser de publier en semaine ses éditions papier. Seule l’édition imprimée du samedi demeure. Les plateformes numériques seront quant à elles alimentées en continu.

… trop lent

Andrew Mulé, directeur général de Métro Média (qui a aussi dû procéder à des ajustements d’effectifs la semaine dernière), relevait mercredi qu’il faut « une crise sanitaire pour convaincre le gouvernement fédéral d’investir son budget publicitaire dans les médias d’ici. C’est triste ». Le mois dernier, Radio-Canada indiquait que le gouvernement fédéral avait dépensé 52 millions en publicité auprès des géants numériques en 2018 et 2019.

M. Mulé n’en revient pas de la lenteur avec laquelle le dossier média avance à Ottawa. « On va être rendus en 2025 avant qu’ils trouvent comment verser une cenne dans les médias qui en ont besoin aujourd’hui. »

Pascale St-Onge réitère pour sa part qu’un « programme d’aide ponctuel en réponse à la crise » du coronavirus doit être mis sur la table plus tôt que tard. « Tous conviennent que la clé pour contrer la propagation de la COVID-19 est l’information et le respect des consignes, dit-elle. Les médias veulent continuer ce travail important, mais ils ne pourront pas le faire très longtemps » si la situation ne change pas.

Avec Philippe Papineau