L'heure juste: une marche en rangs dispersés

La Colombie Britannique a agit très tardivement dans sa lutte contre la COVID-19.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne La Colombie Britannique a agit très tardivement dans sa lutte contre la COVID-19.

Le 25 janvier dernier, l’Ontario annonçait le premier cas canadien de contamination au nouveau coronavirus. Deux jours plus tard, un deuxième suivait, en lien avec le premier. Ces deux personnes sont maintenant guéries, mais le nombre de cas, lui, a continué à grimper, d’abord lentement puis de façon fulgurante.

La Colombie-Britannique a fait part de son premier cas le 28 janvier. Le premier cas au Québec a été annoncé un mois plus tard, le 28 février, et en Alberta, une semaine plus tard. Mais en Colombie-Britannique (C.-B.) et en Ontario, le feu couvait. Mercredi, la première affichait, avec une population de seulement 5,1 millions d’habitants, plus de cas que l’Ontario et ses 14,7 millions d’habitants. L’Alberta (4,4 millions d’habitants) rapportait vendredi plus de cas que le Québec (8,5 millions d’habitants).

Comment expliquer ces écarts ? Une foule de facteurs peuvent être invoqués, note Benoît Mâsse, chercheur et professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Le modèle de propagation change selon la provenance des cas, des habitudes sociales, de l’état de santé des proches, de la culture locale et ainsi de suite. Et il y a une question de hasard.

Ce n’est pas le temps de réfléchir au scénario parfait parce que, plus on attend, plus il sera difficile de rattraper le temps perdu

Le moment choisi par les gouvernements pour mettre en place des mesures solides, même contraignantes, est un autre facteur à prendre en compte. Les quatre provinces les plus touchées par le coronavirus n’ont pas réagi au même rythme. Le Québec a été le plus proactif, remarque Geneviève Tellier, spécialiste en gestion publique et professeure à l’Université d’Ottawa. Les mesures que le Québec a mises en place ne sont pas très différentes de celles des autres provinces, mais il les a déployées au moment où le nombre de cas y était plus bas.

Le 12 mars, alors qu’on faisait état de « seulement » 13 cas, le premier ministre François Legault a démarré ses points de presse quotidiens afin d’informer les Québécois d’un premier train de mesures, dont l’interdiction des rassemblements de plus de 250 personnes. Il encourageait le recours au télétravail et martelait les vertus de l’hygiène et de la distanciation sociale.

 

 

 

La première annonce a déçu M. Mâsse, qui a craint les petits pas mesurés. M. Legault et son équipe ont musclé leur approche les jours suivants, ce qui l’a rassuré. « La leçon apprise des épidémies passées est qu’il faut agir excessivement rapidement, quitte à se tromper et à corriger le tir ensuite. Ce n’est pas le temps de réfléchir au scénario parfait parce que, plus on attend, plus il sera difficile de rattraper le temps perdu. L’épidémie, elle, n’attend pas », explique le chercheur.

En Ontario, la sensibilisation aux bonnes pratiques d’hygiène dans les écoles primaires et secondaires s’est faite rapidement, mais à la veille de la relâche de mars (du 16 au 20), le premier ministre Doug Ford encourageait encore les gens à voyager même si sa province avait déjà dépassé la barre des 100 cas. Sous la pression de ses experts de la santé publique, il a dû changer de ton et dans les heures qui ont suivi, a annoncé la fermeture de toutes les écoles publiques jusqu’au 5 avril. Depuis, les mesures se succèdent, de l’interdiction des rassemblements à la fermeture des bars, restaurants et lieux publics.

En Alberta, on interdit depuis le 12 mars les rassemblements de plus de 250 personnes et on a annoncé, le 15 mars, la fermeture des écoles jusqu’en septembre. Ce n’est toutefois que le 17 qu’on a interdit les rassemblements de plus de 50 personnes et exigé la fermeture de la plupart des lieux publics, comme les bars et les gymnases. Et malgré 146 cas et un premier décès, les restaurants pouvaient encore, au moment où ces lignes étaient écrites, opérer à 50 % de leur capacité.

Le cas de la Colombie-Britannique est encore plus surprenant. Ce n’est qu’après avoir atteint le seuil des 53 cas et avoir enregistré un décès attribuable à la COVID-19 que la province a finalement interdit les grands rassemblements. Ce délai a fait en sorte qu’une grande conférence de plus de 10 000 experts en soins dentaires a pu se tenir à Vancouver du 5 au 7 mars et devenir une source de contagion. La fermeture des bars n’a été décrétée que le 17 mars, soit le jour où la province a annoncé trois nouveaux décès et la plus forte augmentation quotidienne de nouveaux cas (83). Et ce n’est que le lendemain qu’on y a déclaré l’état d’urgence sanitaire, un jour après l’Alberta et l’Ontario, et trois jours après le Québec, qui l’a fait le 14 mars avec 32 cas.

Mme Tellier est la première surprise, car elle note que la Colombie-Britannique avait répondu de façon exemplaire à la crise du SRAS. M. Mâsse est lui aussi perplexe, les experts en santé publique de cette province étant réputés pour leur excellence. « Cette hésitation à agir semble politique. Le réflexe politique est de chercher la réponse qui sera la mieux reçue, car si on agit vite et qu’on se trompe, on est critiqué. Ils ont pris trop de temps à réfléchir alors que l’hésitation favorise l’épidémie », offre-t-il en guise d’explication.

Rien ne dit qu’une province s’en tirera mieux qu’une autre à long terme, car pour fonctionner, toutes ces mesures doivent demeurer en place assez longtemps pour éviter une résurgence de l’épidémie. Ce qui veut dire, avertit Benoît Mâsse, que chaque province doit jouir de l’appui de sa population jusqu’au bout alors que la patience de cette dernière est et sera fortement éprouvée.