Migrants refoulés, travailleurs et étudiants coincés: cafouillage à la frontière avec les États-Unis

La frontière canado-américaine est maintenant fermée aux passages jugés non essentiels.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La frontière canado-américaine est maintenant fermée aux passages jugés non essentiels.

La fermeture de la frontière américaine ne se fera pas sans heurts. Justin Trudeau a causé la surprise en annonçant que les migrants irréguliers seront refoulés à la frontière et renvoyés aux États-Unis à compter de samedi. Quant aux résidents temporaires, qui s’étaient fait promettre qu’ils pourraient revenir au Canada malgré l’interdiction d’entrée pour les étrangers, ceux-ci se butaient aussi à une porte close vendredi, a appris Le Devoir.

La frontière canado-américaine est maintenant fermée aux passages jugés non essentiels depuis cette nuit. Ce qui comprend l’arrivée de réfugiés. Mais le gouvernement a révélé vendredi que même les migrants qui tentent d’entrer au Canada en évitant un poste frontalier, comme au chemin Roxham à Lacolle, seraient eux aussi refusés.

« Les gens qui arrivent à la frontière de façon irrégulière vont être remis entre les mains des autorités américaines pour être retournés aux États-Unis, a affirmé le premier ministre Trudeau. C’est une mesure temporaire qu’on va mettre en place aussi longtemps que dure cette crise de la COVID-19. C’est des mesures exceptionnelles pour protéger les citoyens. »

 

Son gouvernement refusait pourtant depuis des années de renvoyer ces migrants irréguliers aux États-Unis. Le nombre d’entrées irrégulières au Canada a explosé. Plus de 20 000 sont ainsi entrés au Canada en 2018 et 2019, dont environ 15 000 au Québec chaque année.

Le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a fait valoir que le changement de directive s’inscrivait dans cette décision d’interdire temporairement les voyageurs non essentiels venus des États-Unis pour tenter de freiner la propagation de coronavirus.

Pourtant, jeudi, Ottawa annonçait que ces migrants seraient mis en quarantaine en sol canadien. « Ça faisait plusieurs années qu’on était en discussion avec les Américains pour essayer de trouver une mesure comme celle-ci. On a pu se mettre d’accord sur ce processus de façon temporaire, lié à cette crise de la COVID-19 », a expliqué M. Trudeau vendredi.

Le Conseil canadien pour les réfugiés (CCR) s’est dit « choqué et profondément déçu ». « Pendant une pandémie, nous devons respecter nos engagements de protéger les droits des réfugiés et des migrants vulnérables. Cela comprend notre obligation juridique fondamentale de ne pas refouler les réfugiés aux frontières », a réagi la présidente Janet Dench.

Le CCR s’inquiète de voir ces migrants envoyés en prison s’ils n’ont pas de statut légal aux États-Unis. Le ministre Blair a statué que dans la « grande majorité des cas », ils ne seraient pas détenus, à moins par exemple qu’ils fassent face à des accusations criminelles.

Accès refusé

Tout comme les réfugiés, les étrangers ayant un visa étudiant ou un permis de travail se font aussi refouler aux frontières malgré le fait que le premier ministre ait autorisé la venue des résidents temporaires et des travailleurs agricoles.

C’est le cas du musicien français Daby Touré, qui travaille depuis plus d’un an à Montréal, où il vit avec sa famille. De retour de trois semaines au Sénégal, il a été sous le choc d’apprendre à son arrivée jeudi à l’aéroport Trudeau qu’il ne pourrait pas rentrer chez lui et serait expulsé en France. « C’est hyperbrutal ce que j’ai vécu, j’en pleurais, a-t-il raconté au Devoir. Je comprends qu’on ne laisse pas rentrer quelqu’un qui n’a même pas de visa, mais refuser quelqu’un comme moi qui a toute sa vie ici… C’est un choc. »

Nous faisons des choses qui prennent normalement de 3 à 6 mois en 2 ou 3 jours

 

Faute d’avion dans l’immédiat, les agents d’immigration ont confisqué son passeport et il a pu aller passer la nuit à Montréal avec la permission de se présenter vendredi à l’aéroport. « Je n’ai pas compris : si je constitue un risque, pourquoi me laisser partir dans la ville et ne pas me garder à l’aéroport en isolement ? » a-t-il lancé. Même s’il n’a pas de symptômes, M. Touré s’est donc isolé dans un appartement où il avait de toute façon prévu de passer les deux premières semaines de son retour.

Pour la doctorante de l’UQAM Enora Rivière, les nouvelles directives du gouvernement ne se sont tout simplement pas rendues sur le terrain. En vacances en Martinique, cette étudiante française s’est fait refuser l’accès à l’embarquement alors qu’elle s’apprêtait à retourner chez elle à Montréal. « Les compagnies aériennes n’ont pas encore eu cette information », déplore-t-elle.

Elle a eu beau montrer les articles de journaux qui parlaient de ces nouvelles directives entérinées par M. Trudeau jeudi, la consigne demeure toujours de ne pas laisser entrer au Canada quiconque n’a pas la résidence permanente ou la citoyenneté. Mme Rivière rentrera finalement en France, d’où elle tentera de prendre un autre vol.

En ces temps « extraordinaires », la vice-première ministre Chrystia Freeland appelle à « un peu de patience et de compréhension ». « Nous faisons des choses qui prennent normalement de trois à six mois en deux ou trois jours », a-t-elle déclaré. Les nouvelles décisions du gouvernement doivent d’abord être expliquées à la population et ensuite mises en oeuvre par le personnel. « Il faut un peu de temps pour que les informations précises parviennent à tout le monde. »

Rapatriement en préparation

Justin Trudeau a par ailleurs révélé qu’un premier vol de rapatriement se poserait au Maroc cette fin de semaine. Des milliers de Canadiens sont coincés à l’étranger puisque plusieurs pays ont fermé leurs frontières et que les vols commerciaux sont de plus en plus rares. 4600 Canadiens se trouvent au Maroc, 4300 au Pérou, et des centaines d’autres sont coincés en Europe.

Le gouvernement canadien négocie avec les compagnies aériennes pour qu’elles permettent le retour de certains d’entre eux à leurs frais. Mais on prévient, en coulisse, qu’Ottawa ne pourra pas assurer le retour de tout le monde.