L'heure juste: fermer la porte ou non

Vendredi, Ottawa a annoncé de nouvelles mesures aux points d’entrée et l’assignation des vols internationaux vers un nombre limité d’aéroports.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Vendredi, Ottawa a annoncé de nouvelles mesures aux points d’entrée et l’assignation des vols internationaux vers un nombre limité d’aéroports.

La décision unilatérale des États-Unis d’interdire l’entrée aux voyageurs européens n’a pas seulement secoué les milieux financiers, mais mis le Canada sur le qui-vive, lui qu’on n’avait pas cru bon avertir. Du coup, les pressions pour qu’Ottawa fasse de même se sont accentuées.

Vendredi, le gouvernement a annoncé de nouvelles mesures aux points d’entrée et l’assignation des vols internationaux vers un nombre limité d’aéroports, question de concentrer les ressources. Mais Ottawa a refusé de céder. Et pour une raison bien simple, ses experts en santé publique, tout comme bien d’autres à travers le monde, dont ceux de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le disent et le répètent : fermer les frontières n’est pas la solution pour freiner une épidémie dans un pays où elle est déjà apparue.

« Il semble peut-être logique de dire : “Regardez, nous voyons un danger venir, alors enfermons-nous.” Mais comme l’ont montré d’autres situations, comme notamment avec Ebola, quand les gens veulent voyager, ils le font. […] La seule façon de contrôler qui passe par les frontières et de surveiller s’ils présentent des signes d’infection, c’est en les faisant passer par des points de passage officiels », déclarait récemment Christian Lindmeier, porte-parole de l’OMS.

Photo: Ben Mckeown Associated Press Un travailleur sanitaire répand un produit désinfectant en Palestine.

Interdire l’entrée aux personnes en provenance de certains pays peut en amener à mentir sur leur itinéraire ou leur lieu d’origine ou à tenter de traverser illégalement la frontière, ce qui contrecarre les efforts de dépistage et d’orientation des voyageurs vers les services de santé appropriés. Il vaut mieux mettre les ressources là où elles sont les plus efficaces, souligne la Dre Céline Tremblay, microbiologiste infectiologue et professeur à l’Université de Montréal. On parle alors de sensibilisation, de tests, de soins, d’enquêtes épidémiologiques pour retrouver les contacts des personnes atteintes, mises en isolement et le reste. Concentrer l’attention sur la frontière crée un faux sentiment de sécurité, comme le démontre l’expérience américaine.

Depuis le début de cette pandémie de coronavirus, le Canada a maintenu ses frontières ouvertes, tout en accentuant contrôles et information aux postes frontaliers, en plus de mettre en œuvre le plan de lutte contre une pandémie élaboré et appliqué en concertation avec les provinces et toutes les agences de santé publique du pays. Les Américains, eux, ont rapidement tenu à distance les voyageurs venant de Chine, sans que cela n’empêche la propagation du virus chez eux. « Les États-Unis sont aux prises avec une épidémie de transmission communautaire qui se répand rapidement. Fermer les frontières ne va pas empêcher le virus de se transmettre », note Cécile Tremblay.

À son avis, la décision du président Trump de fermer la porte aux Européens « est politique et n’a rien à voir avec le contrôle de l’épidémie. Il voulait jeter le blâme sur d’autres pays en parlant d’un virus, d’une menace venant de l’extérieur, minimisant ainsi les problèmes que les États-Unis ont depuis le début à contenir la propagation sur leur territoire ».

La Dre Tremblay tient cependant à souligner qu’« il y a des situations où il est approprié de fermer les frontières ». Un pays insulaire épargné peut vouloir se protéger. Ou encore, un pays moins affecté ne veut pas souffrir d’une contagion mal contrôlée dans un pays voisin, comme l’ont fait certains pays européens vis-à-vis de l’Italie.

 
Photo: Khalil Hamra Associated Press Une salle de concert à Dortmund, en Allemagne, vide

Si le Canada devait s’inquiéter d’un voisin, ce devrait donc être des États-Unis où même les spécialistes de la santé publique s’indignent du manque de tests et de coordination des efforts de prévention, sans compter un système de santé auquel des millions de citoyens n’ont pas accès.

Diplomates, les ministres fédéraux qui rencontraient la presse vendredi ont évité de cibler les États-Unis, mais quand ils se sont fait demander si ce pays était maintenant considéré à haut risque, la ministre de la Santé, Patty Hajdu, a répondu en conseillant aux Canadiens de rester au pays. Un conseil motivé par l’évolution de la situation en Ontario où sur les 17 nouveaux cas déclarés jeudi, 7 concernaient des voyageurs qui arrivaient des États-Unis.

La seule façon de contrôler qui passe par les frontières et de surveiller s’ils présentent des signes d’infection, c’est en les faisant passer par des points de passage officiels

Il n’est évidemment pas question de fermer la frontière canado-américaine, les échanges humains et commerciaux entre les deux pays étant trop importants. Et cette frontière est beaucoup trop longue pour pouvoir en assurer l’étanchéité. La question s’est toutefois posée immédiatement après l’annonce américaine de mercredi, car on craignait que le Canada puisse servir de porte d’entrée aux États-Unis pour les ressortissants américains coincés en Europe. Cette inquiétude s’est dissipée après que le président a corrigé le tir et précisé que ces citoyens, résidents permanents et membres de leur famille pourraient rentrer chez eux.

La situation chez nos voisins est toutefois source d’inquiétude, d’où ces avis lancés aux Canadiens et aux Québécois par les différents gouvernements de reporter ou d’annuler les voyages non essentiels à l’étranger. Y compris, même s’ils ne le disent pas trop fort à Ottawa, aux États-Unis.

Photo: Bernd Thissen Associated Press Un homme est assis, seul, au stade Greensboro, en Virginie, après l’annulation d’un match de basketball.