Les chefs wet’suwet’en élus se sentent exclus des négociations

La ministre fédérale Carolyn Bennett, le chef héréditaire wet'suwet'en Frank Alec et le ministre provincial Scott Fraser ont annoncé, dimanche, une entente pour dénouer la crise du gazoduc Coastal GasLink. L’accord a été négocié en l’absence des chefs élus.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne La ministre fédérale Carolyn Bennett, le chef héréditaire wet'suwet'en Frank Alec et le ministre provincial Scott Fraser ont annoncé, dimanche, une entente pour dénouer la crise du gazoduc Coastal GasLink. L’accord a été négocié en l’absence des chefs élus.

Les chefs élus de la nation wet’suwet’en se sentent exclus. Ils déplorent qu’Ottawa et le gouvernement de Colombie-Britannique n’aient négocié qu’avec les chefs héréditaires pour trouver une solution à la crise ferroviaire qui perdure maintenant depuis un mois. Une des chefs rappelle que, même si les conseils de bande sont des créations du gouvernement fédéral, ce sont néanmoins eux qui règlent au quotidien les problèmes de logement ou de santé dans leur communauté.

« Je suis déçue et découragée que nous ayons été exclus et que nous n’ayons pas été invités, même en tant que leaders de notre communauté. Nous représentons les mêmes personnes que les chefs héréditaires », lance en entrevue avec Le Devoir Maureen Luggi, cheffe élue du conseil de bande wet’suwet’en. « Cela me dépasse. Je ne comprends pas. »

La nation wet’suwet’en dispose de deux niveaux de gouvernance. Il y a d’une part six conseils de bande élus qui, un peu comme des conseils municipaux, gèrent chacune des six réserves wet’suwet’en. (Chaque bande porte un nom différent, mais celle de Mme Luggi s’appelle simplement Wet’suwet’en.) D’autre part, il y a le système de chefs héréditaires qui exercent leur contrôle sur le territoire ancestral de la nation — beaucoup plus vaste que les six réserves. Cinq des six conseils de bande ont endossé le projet de gazoduc Coastal GasLink et signé des ententes de partage des bénéfices. Les chefs héréditaires estiment que c’est plutôt à eux qu’il revient de décider puisque l’infrastructure traversera le territoire ancestral. Ils s’opposent au projet.

Dans l’espoir de faire lever les barricades ferroviaires érigées à travers le pays en solidarité avec les chefs héréditaires, le gouvernement fédéral et celui de Colombie-Britannique ont négocié avec ces derniers. Ils sont parvenus à une entente dimanche. Son contenu n’a pas été dévoilé, mais on sait qu’elle porte sur les réclamations territoriales traditionnelles des Wet’suwet’en et non sur le gazoduc.

L’entente demeurera confidentielle jusqu’à ce que les chefs héréditaires aient consulté leur communauté. Ottawa a donné jusqu’au 13 mars pour obtenir une réponse.

Mardi, les cinq chefs élus favorables au gazoduc — dont Mme Luggi — ont émis une déclaration commune déplorant leur exclusion des négociations. Ils ont exigé d’être au moins consultés avant l’approbation finale. Ils ont été entendus, soutient Mme Luggi : les chefs héréditaires viendront dans les cinq communautés.

« Ce que le public ignore, c’est que les chefs élus, les membres des conseils de bande et leurs employés sont tous membres du clan, du système traditionnel wet’suwet’en », explique la cheffe Luggi. Inversement, les chefs héréditaires sont tous des Indiens inscrits au sens de la loi et donc rattachés à l’une ou l’autre des réserves. « Nous ne sommes pas séparés comme certaines personnes peuvent le penser. Certains chefs héréditaires vivent dans nos communautés, nous participons aux festins communautaires décisionnels. Alors, nous voulons nous aussi pouvoir réviser l’entente, nous prononcer et contribuer à la décision si une décision doit être prise. »

Maureen Luggi a été cheffe de 1997 à 2007 et a été réélue en 2019. Elle n’apprécie pas que les manifestants prennent fait et cause pour les chefs héréditaires et considèrent comme illégitimes les chefs élus au motif qu’ils participent au système électoral « colonial ».

« Nous sommes ceux qui faisons le travail au quotidien dans les dossiers de la pauvreté, du logement, de l’eau potable. Nous essayons d’avoir une usine de traitement de l’eau, de creuser de nouveaux puits. Je ne suis pas d’accord avec quiconque voulant diminuer la crédibilité des chefs élus. Nous sommes ceux qui faisons le travail sur le terrain au quotidien. »

L’entente signée avec Trans Canada, promoteur du gazoduc, lui interdit de divulguer combien d’argent sa communauté de 125 personnes recevra. Mais elle explique que la somme servira à construire de nouvelles habitations, à fournir des programmes de désintoxication, à mettre sur pied des cours de langue et de culture traditionnelle et à épauler les jeunes choisissant d’apprendre un métier non financé par Ottawa.

Des sondages déprimants

Un sondage effectué par Léger pour le compte de La Presse canadienne révèle que 61 % des Canadiens sont insatisfaits de la manière dont Justin Trudeau a géré la crise ferroviaire jusqu’à présent. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’ils s’opposent aux revendications autochtones à l’origine de la crise. Au contraire. Selon ce même sondage, mené en ligne auprès de 1540 personnes dont 404 Québécois, 42 % des répondants pensent que les Autochtones devraient avoir un droit de veto sur les projets d’infrastructure construits sur leurs territoires. Presque autant — 41 % — pensent le contraire. Au Québec, l’appui au droit de veto est plus élevé : 55 % sont d’accord.

Un autre sondage, mené celui-là par l’Institut Angus Reid auprès de 5000 personnes, indique que le taux d’approbation du gouvernement de Justin Trudeau a baissé de 10 points depuis janvier, pour s’établir à 33 %.