Le gazoduc, ce serpent maudit

Des Mohawks de l’Ontario immobilisent une bonne partie des trains dans l’est du Canada grâce au barrage ferroviaire de Tyendinaga, près de Belleville.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des Mohawks de l’Ontario immobilisent une bonne partie des trains dans l’est du Canada grâce au barrage ferroviaire de Tyendinaga, près de Belleville.

Quand un Hummer noir décoré d’une tête mohawk arrive à bonne vitesse au passage à niveau où se situe le barrage ferroviaire à Tyendinaga, près de Belleville en Ontario, les militants dégagent l’espace et le laissent traverser sans encombre. Le véhicule pénètre sur le territoire mohawk, où, malgré les événements en cours, la vie suit son cours.

Mardi, pour une 13e journée depuis que la Gendarmerie royale du Canada a procédé à des premières arrestations sur le territoire des Wet’suwet’en, en Colombie-Britannique, des Mohawks de l’Ontario immobilisent une bonne partie des trains dans l’est du Canada grâce à ce barrage.

Quelques kilomètres à l’est, un second camp, plus modeste, est également érigé en bordure des rails. Celui-là se trouve sur le territoire mohawk, si bien qu’aucun représentant de la police provinciale n’est sur les lieux. Un manifestant dans la vingtaine monte la garde sur la route menant au barrage. « Pas de reporters, pas de journalistes, pas de médias », dit-il.

Nous ne savons même pas pourquoi les chefs traditionnels Wet’suwet’en s’opposent au gazoduc

 

Sur la route 49 qui traverse la réserve bordant le lac Ontario, de nombreux kiosques proposent cannabis et cigarettes, quelques boutiques offrent des produits d’artisanat. Dans ces commerces, la plupart des personnes rencontrées par Le Devoir préfèrent s’abstenir de commentaires. Toutefois, dans un petit restaurant, un client accepte de parler.

« Je crois que les barrages ont assez duré. Il est temps que ça finisse », juge Will Brant, qui achève son déjeuner. Il estime que la poignée de manifestants responsable des barricades ne bénéficie plus du soutien de la communauté. « Dans les premiers jours, tout le monde était plutôt d’accord, explique-t-il. Maintenant, je crois que la majorité des gens diraient que c’est assez. »

Une dame derrière le comptoir d’une boutique de souvenirs, qui ose aussi parler, pense tout le contraire. « Si j’avais mon propre commerce, je le fermerais et j’irais à la barricade », assure celle qui se présente comme Mme Jacobs. Pour montrer son soutien, elle a déjà cuisiné un plat qu’une de ses amies a livré au camp.

Comme d’autres manifestants opposés au gazoduc de Coastal GasLink, Mme Jacobs évoque une vieille prophétie Lakota pour expliquer ses inquiétudes : un serpent noir et malicieux descendra un jour sur la terre, semant la destruction et rendant la chasse et la pêche impossibles. « Ce serpent, c’est le gazoduc », croit-elle.

Le chef parle

En conférence de presse à Ottawa, le chef R. Donald Maracle a rappelé mardi avant-midi que le Conseil de bande des Mohawks de la baie de Quinte (dont la réserve est le territoire Tyendinaga) n’organise pas les barrages. Il s’est toutefois montré critique vis-à-vis de la gestion du projet de Coastal GasLink.

« Nous ne savons même pas pourquoi les chefs traditionnels Wet’suwet’en s’opposent au gazoduc, a-t-il déclaré. Veulent-ils qu’il passe ailleurs ? N’en veulent-ils tout simplement pas ? […] Personne ne s’est donné la peine d’entendre leur voix. »

Sa communauté n’en est pas à sa première confrontation avec les autorités. En 2007, le blocage d’une route et d’une voie ferrée ont mené à un face-à-face tendu avec les forces de l’ordre. Et en 2008, lors de l’occupation d’une aire disputée, des policiers ont braqué leurs armes à feu en direction de manifestants après avoir été informés que l’un d’eux portait une arme.

Les Mohawks vivent sur le territoire Tyendinaga depuis 1784, époque où la Couronne leur avait donné une terre pour les remercier d’avoir combattu aux côtés des Britanniques pendant la guerre d’indépendance des États-Unis. Au milieu du XIXe siècle, le territoire initialement offert avait été réduit des deux tiers à cause de l’arrivée continue de colons dans la région.

Avec Marie Vastel