Une sortie de crise de gré ou de force?

La principale barricade nuisant au transport ferroviaire est celle à Tyendinaga, en Ontario, où la GRC n'a pas autorité. 
Photo: Lars Hagberg La Presse canadienne La principale barricade nuisant au transport ferroviaire est celle à Tyendinaga, en Ontario, où la GRC n'a pas autorité. 

Faut-il ou non envoyer la police pour mettre un terme au blocage des voies ferrées qui paralyse le pays depuis maintenant 10 jours ? Le chef conservateur Andrew Scheer le croit, tandis que le gouvernement libéral de Justin Trudeau préfère donner la chance à la négociation. Deux de ses ministres devraient rencontrer des leaders autochtones au cours des prochaines heures et déjà, pour marquer leur bonne foi, certains manifestants ont démantelé leurs barricades.

La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, doit rencontrer en compagnie de son homologue de la Colombie-Britannique les chefs héréditaires de Wet’suwet’en et de Gitxsan. Au moment où ces lignes étaient écrites, les détails de la rencontre n’avaient pas encore été finalisés. La perspective de cette rencontre avait cependant déjà porté ses fruits. Les barricades à New Hazelton qui bloquaient la voie ferrée du CN reliant Prince George à Prince Rupert, dans le nord de la Colombie-Britannique, ont été retirées vendredi matin. Ces barricades avaient complètement stoppé les activités au port de Prince Rupert, où plus du tiers des travailleurs sont autochtones. Les leaders ont cependant prévenu que les barricades seraient de retour si le gouvernement de Colombie-Britannique ne révoque pas les permis de construction du gazoduc Coastal GasLink, à l’origine de ce conflit.

De son côté, le ministre fédéral des Services aux Autochtones, Marc Miller, rencontrera à 10 h samedi les Mohawks de Tyendinaga, en Ontario. Sans en faire une condition sine qua non, il avait proposé qu’en retour, les Mohawks démantèlent leurs deux campements érigés le long de la voie du CN entre Belleville et Kingston. Au moment où ces lignes étaient écrites, la communauté Mohawk n’avait pas indiqué si elle était prête à obtempérer.

Dans la région de Montréal, le train de banlieue sur la ligne de Candiac était toujours interrompu, vendredi, en raison d’un barrage ferroviaire dans la réserve de Kahnawake.

Le premier ministre Justin Trudeau, qui se trouvait encore en Europe vendredi, a réitéré son message voulant que la démocratie commande qu’on respecte à la fois le droit de manifester et la règle de droit. « Ça a été une semaine vraiment difficile pour les Canadiens, a-t-il dit. Des gens ont eu de la difficulté à aller à l’école, au travail ou à la maison, des petites entreprises ont eu de la difficulté à mettre leurs produits sur le marché et les institutions comme les hôpitaux s’inquiètent de leurs approvisionnements. » M. Trudeau n’a pour l’instant pas l’intention d’annuler son voyage dans les Caraïbes la semaine prochaine.


L'économie en otage, dit Scheer
 

Pour son rival conservateur, ce message est nettement insuffisant. « C’est en train de devenir ridicule. Des activistes radicaux, dont plusieurs n’ont même pas de lien avec la communauté Wet’suwet’en, prennent notre économie en otage », a lancé Andrew Scheer. Il estime que M. Trudeau devrait demander à son ministre de la Sécurité publique « de mettre fin à cette situation ». « La Loi sur la GRC est claire. Le ministre de la Sécurité publique est le responsable de la police nationale du Canada et il a le pouvoir de s’assurer que la GRC fait respecter la loi. »

Mais voilà : la principale barricade nuisant au transport ferroviaire est celle à Tyendinaga, où ce sont les Peacekeepers, et non la GRC, qui ont autorité. Le chef des Peacekeepers, Jason Brant, a demandé mercredi aux manifestants de plier bagage et de retourner chez eux, mais ceux-ci n’ont pas obtempéré. M. Scheer a fini par reconnaître que le pouvoir de la GRC était limité dans ce cas. Mais à son avis, si la GRC intervient ailleurs au pays, cela aura un effet. « Peut-être pas immédiatement, mais je pense que c’est important que la GRC fasse preuve de leadership et là où elle a la responsabilité à 100 %, elle doit agir. »

M. Trudeau a rejeté cette proposition. « Nous ne sommes pas le genre de pays où les politiciens disent aux policiers quoi faire. »

Au Manitoba, la barricade près de Winnipeg a été démantelée par la police jeudi, 24 heures après son érection. En Colombie-Britannique, la barricade qui avait entravé jeudi un train de banlieue à Coquitlam a aussi été retirée vendredi. Dans cette province, les blocages de voies ferrées ont cédé le pas à des manifestations devant des bâtiments gouvernementaux de la capitale, vendredi avant-midi. Une injonction a obligé les manifestants à se tenir à l’écart de l’édifice du parlement dont ils avaient bloqué l’accès mardi, jour de discours du Trône.

Le chef conservateur dit ne pas craindre qu’une intervention policière trop hâtive n’engendre une crise du type de celles vécues à Oka en 1990 et Ipperwash (Ontario) en 1995 ayant chacune fait un mort. « Le risque d’escalade est très réel si rien n’est fait », estime M. Scheer. Il a souligné que quelque 6000 travailleurs ferroviaires risquaient de perdre leur emploi. Il a invité les « activistes » qui « ont peut-être le luxe de passer des jours à une barricade » à « prendre conscience de leur privilège » et à laisser les autres travailler.


La source du conflit
 

Le conflit prend sa source dans le projet Coastal GasLink devant transporter du gaz naturel liquéfié dans le nord de la Colombie-Britannique. Comme le projet ne traverse pas la frontière, Ottawa n’a pas été impliqué dans son approbation. Le gouvernement de coalition NPD-Parti vert appuie le projet. Le promoteur a signé des ententes avec les 20 conseils de bande autochtones dont le territoire sera traversé par le gazoduc, y compris cinq des six conseils de bande Wet’suwet’en. En vertu de ces ententes, une part des profits — 338 millions — sera versée aux communautés et celles-ci obtiennent des garanties de contrats totalisant au moins 620 millions.

Les chefs héréditaires Wet’suwet’en s’opposent au projet et plaident que ce sont eux qui ont le dernier mot sur le territoire qui déborde des limites des réserves. Ce conflit entre chefs de bande et chefs héréditaires plombe le projet de TransCanada et divise profondément la communauté. Vendredi, sur les ondes de CBC, le chef de bande Dan George a traité les chefs héréditaires de « dictateurs ». « Ils doivent respecter ce que les gens leur disent et si 80 % des gens sont d’accord [avec le projet], ils doivent le respecter. »

Le chef de la section québécoise de l’Assemblée des Premières Nations, Ghislain Picard, s’est pour sa part dit « tout à fait » favorable aux barricades. « Ça prend malheureusement des rappels à l’ordre de temps à autre. » Ce serait une erreur, à son avis, d’envoyer la police les démanteler. « Cette année marque les 30 ans de la crise d’Oka. On sait comment on peut faciliter, encourager l’escalade. Si il y a une intervention forcée […], c’est très possible que ça puisse dégénérer. La mobilisation est telle […] que je doute qu’il y ait un recul à ce stade-ci. »