Coastal GasLink: c’est à Victoria de trouver une voie de passage, dit Ottawa

À Kahnawake, des manifestants s’assurent que personne ne viendra défaire la barricade érigée sur la voie ferrée.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À Kahnawake, des manifestants s’assurent que personne ne viendra défaire la barricade érigée sur la voie ferrée.

Ottawa demande à la Colombie-Britannique de « négocier » une sortie de crise avec la Première Nation Wet’suwet’en avec qui des Autochtones à travers le pays démontrent leur solidarité en perturbant le trafic ferroviaire.

« On encourage le gouvernement de la Colombie-Britannique et les leaders respectifs de poursuivre les négociations [sur le projet de gazoduc Coastal GasLink auquel les chefs héréditaires de Wet’suwet’en sont opposés.] Le problème est là-bas », a fait valoir le leader du gouvernement à la Chambre des communes, Pablo Rodriguez, mercredi après-midi.

Le grand chef de Kahnawake, Joe Norton, est aussi d’avis que l’issue du conflit passe par le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan.

Depuis lundi, les Peacekeepers ne font rien pour démanteler la barricade empêchant le passage des trains de passagers et de marchandises sur le territoire de la réserve sise sur la Rive-Sud. Pourtant, le ministre des Transports, Marc Garneau, a jugé mardi que l’érection de barricades violait la Loi sur la sécurité ferroviaire « pour des raisons évidentes ». Quelle valeur le conseil de bande accorde-t-il à la loi ? « La loi est pertinente, mais les gens ont le droit de manifester comme ils l’entendent », répond M. Norton dans un entretien avec Le Devoir. « Je ne considère pas que [le blocage de la voie ferrée] est la meilleure manière de manifester, mais c’est le choix que les gens ont fait. » Le conseil de bande, qui soutient officiellement les wet’suwet’en dans leur bataille contre le gazoduc Coastal GasLink, est derrière eux. À la question « Qui donne les ordres aux Peacekeepers ? », M. Norton rétorque : « Nous sommes leur patron ».

Le son de cloche était bien différent du côté des Peacekeepers de Tyendinaga, la communauté mohawk ontarienne située entre Belleville et Kingston qui bloque la voie utilisée par Via Rail. Le chef de police Jason Brant a invité les manifestants à « rentrer à la maison ». « Vous avez fait valoir votre point », a-t-il déclaré, plaidant qu’il fallait maintenant penser aux familles qui commencent à ressentir l’impact économique des manifestations. Peine perdue. Non seulement les manifestants sont restés, mais ils se sont installés à un deuxième endroit le long du chemin de fer.

Nous ne cherchons pas l’affrontement, nous voulons seulement faire régner la justice

 

Le chef du gouvernement de la Colombie-Britannique, John Horgan, n’a pas répondu de front aux demandes du reste du pays. Il s’est plutôt plaint que des manifestants aient bloqué l’accès à l’édifice du Parlement mardi, jour de discours du Trône. « Je ne veux pas réduire le droit des gens [de manifester], mais ils doivent comprendre que la communauté plus large a des droits elle aussi. »

Le gouvernement de coalition NPD-Parti vert endosse le projet de gazoduc à l’origine des manifestations perturbant le pays. « La vaste majorité des gens sur ce territoire veut voir du progrès », a lancé M. Horgan, en référence au fait que les 20 conseils de bande autochtones dont le territoire sera traversé par le gazoduc ont appuyé le projet.

Une Autochtone de la communauté Wet’suwet’en, favorable au projet, a d’ailleurs invité les manifestants au pays à « battre en retraite ». « Laissez-nous gérer ça nous-mêmes », a déclaré Bonnie George sur les ondes de CBC. Elle a soutenu que les personnes favorables au gazoduc étaient intimidées dans la communauté.

Comité fédéral-provincial

Pablo Rodriguez a balayé les critiques selon lesquelles le gouvernement fédéral abdique ses responsabilités dans le dénouement de la crise. « Le gouvernement du Canada ne se défile pas. On est là », a ajouté l’élu fédéral, qui était de passage à Québec.

Le lieutenant du Québec de Justin Trudeau a participé à une rencontre avec les ministres québécois François Bonnardel (Transports) et Sylvie D’Amours (Affaires autochtones). À sa sortie, il a annoncé la création d’un « comité de coordination et de suivi qui va nous permettre de traiter du dossier à la minute près », ce à quoi le gouvernement Trudeau se refusait pourtant en début de semaine. « Ce n’est pas une cellule de crise », a-t-il précisé à la presse.

M. Bonnardel s’est dit « content de voir que le fédéral a compris l’importance de mettre ce comité en place » chargé de trouver des pistes de solution à l’interruption du trafic ferroviaire. « On ne peut jaser très très longtemps », a-t-il averti, rappelant les contrecoups des « blocus sur le réseau ferroviaire », sur les usagers du train de banlieue de la ligne Candiac, mais aussi sur ceux qui attendent non sans impatience des approvisionnements de propane, de chlore, ou encore de blé.

À Kahnawake, la barricade érigée sur la voie ferrée n’a rien de très impressionnant : quelques palettes de bois empilées, des drapeaux iroquois, un banc de neige poussé sur les rails. Toutefois, il n’en faut pas davantage pour paralyser le train de banlieue de Candiac pour une troisième journée d’affilée.

À quelques mètres, une douzaine de personnes boivent un café aux abords d’un feu de camp. « Nous sommes ici en soutien aux Wet’suwet’en, pas pour négocier », indique Tekaronkake, un aîné de la communauté, abordant Le Devoir en langue mohawk avant de passer à l’anglais. « Nous ne cherchons pas l’affrontement, nous voulons seulement faire régner la justice, ajoute-t-il. Ce que nous faisons est très simple : nous sommes ici pour nos enfants, nos petits-enfants, pour notre terre. Et nos actions vous servent aussi, de même qu’à vos enfants et petits-enfants. Au bout du compte, tout le monde veut de l’eau et de l’air propres. »

Le blocus prendra fin quand les Wet’suwet’en en décideront, explique une septuagénaire appartenant au clan Spitting Bear. « Ils savent mieux que quiconque ce qui doit être fait sur leur territoire », dit-elle.

Un refrain revient dans la bouche de tous les manifestants : alors que les actions du gouvernement et de la police fédérale sont toujours guidées par l’argent, les Autochtones, eux, vivent de leur terre. « Le gouvernement parle toujours de réconciliation, mais il n’y a aucune réconciliation, croit Tekaronkake. Nous n’avons pas besoin de davantage de services sociaux, nous avons besoin de notre terre ! » Selon lui, les lois canadiennes ne s’appliquent pas sur les territoires autochtones.

Selon le chef Norton, sa communauté a choisi d’obstruer le passage du train, mais aurait aussi bien pu choisir le pont Honoré-Mercier — bloqué lors de la Crise d’Oka, en 1990. D’ailleurs, le chef « suppose » qu’il y a des parallèles à faire entre les deux conflits. « Cependant, je ne vois pas les choses escalader au-delà de ce que nous voyons actuellement », dit-il pour rassurer.