Un premier voile au Parlement

Née en Grande-Bretagne, Salma Zahid a grandi au Pakistan et a étudié à Londres en administration scolaire avant d’émigrer au Canada avec son mari en 1999.
Photo: Jake Wright Le Devoir Née en Grande-Bretagne, Salma Zahid a grandi au Pakistan et a étudié à Londres en administration scolaire avant d’émigrer au Canada avec son mari en 1999.

C’est une première qui est passée inaperçue. Ce qui est ironique, compte tenu du caractère « ostentatoire » que pourrait revêtir la chose aux yeux de certains. Salma Zahid est devenue, en octobre dernier, la première musulmane portant le hidjab à être élue dans un Parlement canadien, tous ordres de gouvernement confondus. La députée fédérale, qui a adopté le foulard islamique pour des raisons médicales d’abord et religieuses ensuite, plaide pour la liberté des femmes, celle de porter le voile autant que celle de ne pas le porter.

Salma Zahid a été élue pour la première fois à la Chambre des communes en 2015, sous la bannière libérale, pour représenter la circonscription torontoise de Scarborough-Centre. Elle avait délogé sa rivale conservatrice en obtenant près de 51 % des voix. Mme Zahid ne portait alors pas le foulard. Mais elle est tombée gravement malade au début de 2018. La chimiothérapie nécessaire pour combattre son lymphome non hodgkinien lui a fait perdre d’un coup son abondante chevelure brune.

« J’avais l’option de porter une perruque. Mais c’était mon choix. J’ai décidé de porter le foulard », relate-t-elle en entrevue avec Le Devoir. Purement fonctionnel au départ, le foulard a rapidement pris pour Mme Zahid une dimension spirituelle. « J’ai commencé à le porter à cause de la perte de mes cheveux. Et je suis devenue plus à l’aise avec ça. » Au point qu’elle a choisi de le garder au-delà de l’été 2018, lorsqu’elle a été déclarée guérie de son cancer.

« Quand vous vous retrouvez dans une situation de vie ou de mort, vous réfléchissez à beaucoup de choses », dit-elle pudiquement. Au départ, son médecin avait craint un cancer ovarien de stade 4, qui ne lui aurait laissé aucune chance. « Je suis une personne de foi, mais je ne l’étais peut-être pas autant avant. Mais ces réflexions vous amènent à vous rapprocher [de votre foi]. Quand on est dans une telle situation, on fait n’importe quoi qui peut nous rendre plus forte ou plus positive. J’ai lu des versets du saint Coran pour me donner de la force. »

À son retour de congé maladie, Mme Zahid s’est levée en Chambre pour faire une déclaration. « Je souhaite Ramadan Moubarak à tous les musulmans du Canada et du monde entier qui célèbrent le mois sacré du ramadan. C’est une occasion pour nous de méditer sur le sens de l’empathie, de la discipline, de la compassion et de la charité », avait-elle déclaré en ce 31 mai 2018. C’était la première fois de l’histoire qu’une femme voilée prenait la parole au Parlement canadien. Il n’y a pas non plus de députée voilée dans aucun des dix Parlements provinciaux au pays et il n’y en a jamais eu, selon les porte-parole de ces assemblées législatives ou les journalistes parlementaires vétérans interrogés par Le Devoir.

La campagne électorale de 2019 a été la première que Mme Zahid a menée coiffée de son hidjab. Elle a été réélue, avec un score plus élevé que celui obtenu en 2015, autant en termes relatifs (55 % des voix) qu’absolus (1758 voix de plus). Et ce, alors que sa formation, elle, a vu ses appuis diminuer en Ontario.

Le port du hidjab n’est pas pour autant passé comme une lettre à la poste pour Mme Zahid. « Il y a des gens qui n’aiment pas le fait que je porte le hidjab », admet la députée. Elle raconte qu’après avoir affiché sur Twitter une photo d’elle visitant la Légion de sa circonscription, quelqu’un lui a écrit : « Pourquoi amenez-vous votre idéologie islamique dans notre Légion ? », gazouillis qui a provoqué une suite de commentaires pas toujours positifs. En campagne, relate-t-elle, « il y a peut-être deux ou trois personnes qui m’ont dit qu’elles ne voteraient jamais pour quelqu’un qui porte un hidjab ».

Cela ne l’a pas démontée, au contraire. « Je suis le genre de personne qui est encouragée lorsque les autres tentent de la décourager. Je prends ça comme un défi », dit-elle en riant. Elle fait confiance à ses commettants qui « savent que je suis la même Salma Zahid, que je porte ou non un hidjab ».

Pas d’oppression

Salma Zahid est née en Grande-Bretagne où son père, brigadier dans l’armée pakistanaise, était posté. Elle est revenue encore bébé au Pakistan et y a grandi. Elle y a obtenu un MBA puis est repartie pour Londres pour faire une maîtrise en administration scolaire. Elle a émigré au Canada avec son mari en 1999. Elle a un message pour ceux qui voudraient voir dans son foulard une preuve d’oppression.

« Je ne le porte pas sous l’influence de qui que ce soit. Ni mon mari, ni mes fils, ni mes frères. Les gens pensent que ce sont peut-être les pères, les maris, les fils ou les frères qui disent à la femme de la maison quoi faire. Mais je suis la fille aînée chez moi. J’ai deux frères plus jeunes. […] Je n’ai jamais été traitée différemment. Même mes frères disent encore aujourd’hui que j’étais la préférée de mon père. S’ils voulaient quelque chose de lui, ils me le demandaient. Lorsque mon père était très fâché, ils me demandaient de le calmer. J’ai grandi dans une famille très libérale, et mon père avait de grands rêves pour moi. J’ai toujours eu la liberté de prendre mes propres décisions. »

Je défendrai toujours les femmes et les filles qui veulent [porter le voile]. Mais je ne veux qu’aucune d’entre elles soit forcée à porter le hidjab. Je vais défendre de la même façon celles qui ne veulent pas le porter.

Est-il possible que d’autres femmes n’aient pas sa chance et soient, elles, forcées de le porter ? Mme Zahid ne se prononce pas. Elle remarque simplement que, dans sa circonscription torontoise, beaucoup de jeunes filles se voilent, alors que leurs mères ne portent pas le hidjab. « C’est leur choix », pense la députée, qui dit être un modèle pour ces musulmanes.

« Je défendrai toujours les femmes et les filles qui veulent le porter, dit-elle. Mais je ne veux qu’aucune d’entre elles soit forcée à porter le hidjab. Je vais défendre de la même façon celles qui ne veulent pas le porter. Je crois fermement que ce devrait être la décision de la femme. Ni le gouvernement ni les familles ne devraient dire à une femme de le porter ou de ne pas le porter. »

Il va sans dire que la Loi sur la laïcité du Québec dérange Salma Zahid. Elle avait d’ailleurs répliqué l’an dernier à la ministre québécoise de la Condition féminine, Isabelle Charest, quand celle-ci avait pourfendu le hidjab en disant y voir un symbole d’oppression des femmes.

Mme Zahid invite les gens à regarder au-delà du voile pour réaliser que tout le monde a en commun les mêmes aspirations. « Je représente une circonscription très diversifiée. Et si j’ai appris quelque chose au cours des cinq dernières années, c’est que tout le monde veut juste donner une vie meilleure à ses enfants et à ses petits-enfants. C’est ce qui nous rassemble. Pas les divisions à propos de la foi, de la culture ou de l’ethnicité. »

74 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 10 février 2020 06 h 26

    La bonne volonte pour le bien être de tout le monde est toujours en péril dans notre troisième millénaire. Merci.

  • Gilles Delisle - Inscrit 10 février 2020 07 h 02

    Inacceptable!

    La religion n'a pas sa place dans une enceinte parlementaire! Heureusement, cela se passe dans le pays voisin, qui n'est pas le mien. J'espère que cette dérive n'atteindra jamais le Parlement du Québec ou d'autres lieux de représentation.

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 février 2020 09 h 27

      Les bienpensants ne comprennent pas le danger de l'ingérence de la religion dans les affaires de l'État. Le cas de madame Salma Zahid va se multiplier partout au Canada à l'échelle fédérale, provinciale et municipale, à moins ce qu’on légifère une loi contraignante exigeant la neutralité et la laïcité de l'État.
      Un jour, nos élus vont regretter l'utilisation machiavélique du sectarisme ethnique et religieux comme une banque de votes.
      Le sectarisme ethnique et religieux fragilise la cohésion sociale, ce qui va nous conduire à une société morcelée par les groupuscules intégristes qui s'immiscent dans les affaires publiques. Nos sociétés progressistes basées sur la science vont céder place à l'obscurantisme et à l'ignorance qui caractérise les sociétés gouvernées par la religion et seront ingouvernable telle que le Liban avec ses divisions sectaires..

    • Gilles Delisle - Inscrit 10 février 2020 10 h 10

      Oui, Madame Alexan!

      Vos propos font peur, même si je sais que vous avez raison, dans un futur rapproché! Nos dirigeants craignent déjà de légiférer sur la neutralité de l'Etat et de ses dépendances ou bien le font timidement. D'autres , comme le gouvernement canadien représente très bien cette non-neutralité de l'Etat , malheureusement.

    • Marc Therrien - Abonné 10 février 2020 10 h 28

      Il y a autant à craindre d'une dérive totalitaire qui imposerait un athéisme d'état. Êtes-vous vraiment confiant qu'un Québec souverain ferait mieux que l'URSS de l'époque ou que la Chine actuelle et que vous seriez enclin à essayer cette dictature, pour voir?

      Marc Therrien

    • Céline Delorme - Abonnée 10 février 2020 10 h 36

      Le Devoir nous sert une page complète de publicité et prosélytisme pour le port du voile islamique. On y lit le discours habituel,manipulateur: "Aucune femme n'est forcée de porter le voile pcq "Moi " je le porte par choix. "
      Dans le passé, mon journal préféré donnait généralement la parole aux deux côtés de la médaille, dans les sujets controversés. Cet équilibre semble de plus en plus oublié.
      POur conserver sa réputation de journal sérieux et honnête, Le Devoir doit offrir la même couverture aux féministes laïques qui militent contre le port du voile dans les services publics.
      Malheureusement, on ne lit plus Madame Fatima Houda Pepin depuis que le gouvernement lui a offert un poste dans un endroit (très-très) éloigné d'ici.
      Citation de Mme Houda Pepin assemblée nationale 2014: "Le constat que j'ai dû faire très jeune, c'est qu'il n'y a pas de religion qui soit féministe. Et les religions se préoccupent beaucoup des femmes : de leur liberté, de leur liberté de mouvement, de leurs droits, de leur autonomie. "

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 février 2020 12 h 24

      Si vous savez le nombre de prières qu'on fait à la Chambre des Communes...

    • Pierre Desautels - Abonné 10 février 2020 13 h 29


      @Nadia Alexan

      Vendredi dernier, à l'émission Pénélope à la radio de Radio-Canada, la chanteuse Joe Bocan, qui sera en tournée avec Marie-Denise Pelletier et Marie Carmen, disait ceci :

      "J'ose la chanter en 2020 ( chanson les femmes voilées), pour accueillir l'autre dans sa différence et sans jugement."

      Et ensuite : "Chacun évolue à sa propre vitesse. On ne peut pas forcer les gens à changer. Et pour qui on se prend pour vouloir changer les autres? Nous ici, on pense tellement qu'on détient la vérité sur le monde. J'essaie de me dire je suis qui moi, pour juger ces femmes-là?"

      Et, ma foi, elle a raison.

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 février 2020 13 h 50

      À monsieur Marc Therrien: Au contraire, ce sont les théocraties, telles que l'Arabie saoudite et l'Iran qui imposent le totalitarisme et la dictature à leurs citoyens.
      Par contre, tous les pays civilisés de ce monde, qui prônent la liberté d'expression et la liberté de conscience imposent des balises au prosélytisme éhonté des missionnaires fanatiques zélés qui essayent d'influencer les politiques de l'État.

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 février 2020 14 h 06

      À monsieur Pierre Desautels: L'histoire nous enseigne ce qu'il faut avancer et ce qu'il faut éviter. L'expérience des pays théocratiques qui prônent l'intégrisme religieux démontre leur échec fulgurant à l'échelle du bonheur personnel et social.
      Il faut avoir des balises pour assurer la liberté de parole et l'égalité homme/femme aux seines de nos instances politiques. Il faut respecter la neutralité de l'État et avoir un peu de réserve avec l'affichage de nos affiliations politiques et religieuses dans la fonction publique et dans l'exercice de nos services publics.

    • Marc Therrien - Abonné 10 février 2020 15 h 00

      Je fais du pouce sur la réponse de M. Desautels.

      Si le hijab est un symbole de l'oppression des femmes musulmanes, alors celles qui le portent et qui seront obligées de l'enlever seront-elles libérées automatiquement de leur oppression? Et si l’hidjab est un symbole de l'oppression des femmes et que toutes les femmes qui ne le portent pas savent cela, alors quel est le risque réel que les femmes voilées en convertissent d'autres non voilées qui ont en aversion ce symbole d'oppression? Pour le reste, toutes ces années de crêpage de chignon collectif sur l’interdiction du port des signes religieux ont maintes fois permis d’observer qu’un des grands luxes des citoyens vivant dans une démocratie depuis toujours sans avoir expérimenté ce qu’est la dictature, c’est de se moquer des chartes des droits et libertés qui assurent pourtant leur sécurité.

      Il est évidemment impossible pour une femme libérée de penser qu'une femme peut être heureuse en étant soumise à son mari même si celui-ci est aimant et protecteur. Mais voilà qu’une femme libérée comme madame Alexan louange le bon gouvernement Legault bienveillant et protecteur qui demande aux enseignantes musulmanes suffisamment libres et autonomes pour exercer une profession leur permettant d’occuper un autre rôle social que celui de femme au foyer de bien vouloir se soumettre à sa volonté en obéissant à ses ordres de retirer leur hidjab pendant qu'elles enseignent. Comme on ne peut servir deux maîtres en même temps, elles devront les servir chacun dans leur temps et lieu respectifs. La servitude volontaire est un moyen parmi d'autres de vivre la liberté qui n'est jamais absolument totale ni nulle.

      Marc Therrien

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 11 février 2020 12 h 25

      Une page complète du Devoir sur cela c'est carrément exagéré. Où sera la contrepartie laïque?

  • Samuel Prévert - Inscrit 10 février 2020 07 h 07

    Non aux signes ostentatoires religieux

    Essaie-t-on de nous faire croire qu'il s'agit d'une avancée pour les femmes? D'un progrès? D'une émancipation?

    Je ne partage pas cette vision des choses. J'en suis même horrifié.

    Ça va trop loin.

  • Jacques Dupé - Inscrit 10 février 2020 07 h 41

    "libre choix"

    Nous le savons bien, le "libre choix" est imposé par l'homme ! Ne nous leurons point...

  • Françoise Labelle - Abonnée 10 février 2020 07 h 43

    Le devoir de réserve

    Le foulard islamique, symbole salafiste, n'apporte rien de plus à ses enfants. Il conforte les gens comme les mâles Shafia que la culture et l'ethnicité a plus d'importance ici que l'égalité des sexes. Il conforte les racistes dans leur stéréotypes sur la soumission des immigrants à l'irrationalité des cultes religieux, et leur inaptitude à accéder aux valeurs modernes, qui sont bien vieilles. Ce qui expliquerait les prises de position «post-modernes».

    Plusieurs femmes ont été revoilées de force au Moyen-Orient et en Afrique du nord (ignorance de sa part?) et la pression sociale s'exerce bien au-delà du cercle familial dans les ghettos multiculturels. Comme l'obligation d'aller à la messe jadis. Quel message envoie-t-elle aux divers citoyens qu'elle représente, dont les musulmanes auxquelles elle prétend servir de modèle? Les prosélytes religieux, dont la foi doit s'afficher, ne connaissent pas le sens du devoir de réserve.

    Pour ce qui est du choix personnel, elle avait le choix entre la perruque, rien du tout, ou un foulard qui ne se proclame pas salafiste. Quant à l'Islam, le foulard n'est pas requis par Allah. Une commis de mon Canac local est définitivement chauve et elle sert sa clientèle le crâne nu entouré d'un mince bandeau, avec une affabilité remarquable. Au-delà de l'apparence, on perçoit son humanité et son courage. J'espère qu'Allah en prend note.