Trans Mountain plus cher, mais encore rentable, soutient Ottawa

Selon la corporation Trans Mountain, les travaux d’agrandissement du pipeline coûteront 12,6 milliards plutôt que les 7,4 milliards prévus initialement.
Photo: La Presse canadienne Selon la corporation Trans Mountain, les travaux d’agrandissement du pipeline coûteront 12,6 milliards plutôt que les 7,4 milliards prévus initialement.

Ottawa a-t-il fait un mauvais achat ? C’est la question que se posent tous les partis d’opposition au moment où l’on apprend que l’agrandissement de l’oléoduc Trans Mountain coûtera 70 % plus cher que prévu. Le gouvernement libéral assure qu’il sera encore possible de générer un profit dans cette aventure et que les contribuables en sortiront gagnants.

La corporation Trans Mountain (TMC), l’entité gouvernementale qui gère le pipeline existant et construit l’agrandissement, a révélé vendredi que les travaux coûteront 12,6 milliards plutôt que les 7,4 milliards prévus initialement.

« Le projet d’agrandissement est assez différent de ce qu’il était il y a deux ans », a plaidé le ministre des Finances, Bill Morneau. Les garde-fous environnementaux sont plus robustes, a-t-il soutenu, et les compensations versées aux communautés autochtones traversées par l’oléoduc — plus de 500 millions à 58 entités — sont « significativement » plus généreuses.

Il est difficile de vérifier cette dernière affirmation : la texane Kinder Morgan, à qui le pipeline a été acheté au printemps 2018, avait signé 43 ententes du genre, mais n’avait pas révélé leur valeur.

En coulisses, une source gouvernementale explique que le coût initial de l’agrandissement de 7,4 milliards avait été avancé par Kinder Morgan en 2017 et que jamais le gouvernement n’a opéré sur la base de ce scénario. L’augmentation des coûts prévus de construction n’est donc pas vraiment de 70 %. Le ministre Morneau a même dit qu’un coût de 12,6 milliards avait fait partie des scénarios envisagés au moment de l’achat.

Ce montant inclut par ailleurs une somme de 1,1 milliard déjà comptabilisée dans le coût d’achat initial.

Le coût combiné du vieux pipeline et de son agrandissement est donc de 15,6 milliards.

Les retards mis en cause

TMC a aussi expliqué l’augmentation du coût prévu par les retards survenus. L’agrandissement a en effet été mis sur pause pendant près d’un an et demi après que la Cour fédérale d’appel en a annulé l’approbation à l’été 2018 au motif que l’effet sur les épaulards n’avait pas été mesuré et que les Autochtones n’avaient pas été assez consultés.

Les travaux ont officiellement repris en décembre dernier et 2900 personnes y travaillent. Selon TMC, « les travaux avancent bien » : l’oléoduc a déjà été mis en terre en Alberta.

Ottawa a décidé de se porter acquéreur du pipeline existant et du projet d’agrandissement en 2018, après que Kinder Morgan a décidé de tout mettre en veilleuse à cause de l’incertitude générée par les nombreuses contestations judiciaires. (La plupart ont été réglées depuis, toutes à l’avantage du projet.)

Le gouvernement de Justin Trudeau a toujours pensé qu’une fois achevé, l’agrandissement sera rentable et le secteur privé voudra le lui racheter.

Mais maintenant que les coûts de construction ont augmenté, sera-t-il possible d’établir un prix de vente permettant à la fois à Ottawa de récupérer ses billes et à l’acheteur de générer des profits ? TMC soutient que oui.

« Le projet est viable sur le plan commercial et l’investissement global du Canada dans le projet est sur la bonne voie pour générer un rendement à des niveaux commerciaux », écrit-elle

TMC s’attend à ce qu’une fois achevé fin 2022, l’agrandissement génère un bénéfice annuel avant impôt, intérêts et amortissement « d’au moins 1,5 milliard de dollars ».

À titre de comparaison, le pipeline existant a engendré un bénéfice net avant impôt de 59,8 millions pour les quatre mois de 2018 pendant lesquels Ottawa en a été propriétaire et de 145,1 millions de dollars pour les neuf mois de 2019 pour lesquels les données sont disponibles.

Le ministre Morneau assure qu’il est réaliste de prévoir des revenus presque 10 fois supérieurs parce que les contrats de transport d’hydrocarbures sont déjà signés et les revenus, garantis. « On a déjà des accords avec les compagnies pour 80 % de la capacité de l’oléoduc. Donc, ce n’est pas hypothétique. C’est écrit par contrat », a-t-il expliqué.

Enfarinés ?

Les partis d’opposition à la Chambre des communes ne sont pas pour autant satisfaits. D’un côté, les conservateurs déplorent qu’encore plus d’argent public soit injecté dans ce projet qui aurait dû, à leur avis, être mené par le secteur privé.

Mais n’est-ce pas parce que le secteur privé avait abandonné le projet qu’Ottawa l’a acheté ? « Le projet a été abandonné parce que le secteur privé n’avait pas un gouvernement fédéral capable de lui donner des garanties légales et politiques », répond la députée Shannon Stubbs.

À l’autre extrémité du spectre, le Bloc québécois et le NPD voient dans cette annonce la preuve qu’Ottawa n’aurait jamais dû acheter ce pipeline.

La bloquiste Christine Normandin a rappelé que son parti s’opposait au projet à cause de ses répercussions sur l’environnement. « Le fait qu’il y a une explosion des coûts monétaires rend le projet d’autant plus inacceptable. »

Le néodémocrate Peter Julian renchérit en demandant à Ottawa d’abandonner le chantier. « Nous disons depuis le début que ce projet ne devrait pas aller de l’avant. »

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