Les sujets chauds des libéraux

Le premier ministre lors d’un point de presse concernant l’écrasement du vol 752 d’Ukraine International Airlines en Iran, le 9 janvier dernier à Ottawa
Photo: Dave Chan Agence France-Presse Le premier ministre lors d’un point de presse concernant l’écrasement du vol 752 d’Ukraine International Airlines en Iran, le 9 janvier dernier à Ottawa

C’est en quelque sorte le vrai retour : la Chambre des communes reprend du collier lundi à Ottawa, pour une première séance complète depuis l’élection ayant réduit les troupes de Justin Trudeau à un statut minoritaire. Les sept petits jours d’avant Noël n’étaient qu’une mise en bouche n’ayant pas permis de tester les forces en présence. Les libéraux tenteront d’imposer leurs priorités malgré une actualité internationale qui les en détourne, tout en essayant de tirer profit des courses à la chefferie qui accaparent leurs adversaires.

L’écrasement du vol 752 d’Ukraine International Airlines (UIA) a obligé le gouvernement Trudeau 2.0 à diriger toute son attention vers l’Iran. Le premier ministre a donné pas moins de quatre conférences de presse en 10 jours sur le sujet. Ottawa est maintenant tout occupé à maintenir la pression sur Téhéran afin que l’enquête soit transparente et apporte aux familles des victimes canadiennes les réponses qu’elles attendent.

Cette tragédie a aussi amené le gouvernement fédéral à ouvrir ses goussets : il a décidé de verser une compensation non remboursable de 25 000 $ pour chacun des 57 citoyens et 29 résidents permanents morts dans l’écrasement, pour un total de 2,1 millions de dollars. Il s’agit, a plaidé Ottawa, d’aider les familles à acquitter les frais de déplacement (entre l’Iran et le Canada) et de funérailles sans avoir à attendre les compensations qui pourraient tarder.

En vertu des conventions internationales sur l’aviation, la compagnie aérienne doit verser aux familles dans les deux semaines suivant l’accident un montant initial d’environ 30 000 $. UIA a refusé d’indiquer au Devoir si cela avait été fait. « La compagnie aérienne ne peut pas commenter [le cas] des compensations jusqu’à ce que les procédures légales suivant l’écrasement du PS752 soient [menées à terme] », indique par courriel un porte-parole non identifié. Ottawa s’est aussi engagé à doubler les dons privés recueillis pour les familles, jusqu’à un maximum de 1,5 million.

L’Iran accapare donc l’attention du gouvernement de façon inattendue, de la même manière que l’arrivée de Donald Trump en 2017 avait obligé les libéraux à s’atteler à la renégociation de l’accord de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique. Ce dossier n’est d’ailleurs pas encore clos. La ratification de l’ACEUM constitue la priorité législative absolue du gouvernement au retour du congé des Fêtes.

« On a réussi à tenir tête [aux États-Unis] et à avoir un bon deal pour les Canadiens et maintenant, c’est la dernière poussée ensemble qu’on va faire à la Chambre des communes », a lancé M. Trudeau jeudi à ses troupes réunies en caucus. Il a invité l’opposition à appuyer le projet de loi parce que « des millions d’emplois canadiens dépendent du libre-échange avec les États-Unis ». Les premiers ministres provinciaux et territoriaux ont aussi demandé une ratification « rapide ».

Pour l’instant, le Bloc québécois s’oppose à l’entente, estimant que l’industrie de l’aluminium a obtenu de moins bonnes protections que celle de l’acier. Il relaie ainsi les préoccupations des travailleurs, mais fait fi des patrons et de François Legault qui voient des gains dans l’accord et demandent sa ratification.

Le NPD reste flou quant à ses insatisfactions. Le chef Jagmeet Singh dit s’inquiéter du peu de moyens prévus pour faire appliquer les dispositions de protection des travailleurs et de l’environnement, mais ne fournit pas plus de détails.

Le Parti conservateur détient donc entre ses mains le sort de l’ACEUM. Il est favorable en principe au libre-échange, mais a averti le gouvernement cette semaine qu’il ne pouvait présumer de son appui simplement parce que le Bloc et le NPD ne donneraient pas le leur.

Répondre à la Cour et aux électeurs

Les libéraux devront aussi en priorité faire adopter une nouvelle loi sur l’aide médicale à mourir afin de se conformer à un récent jugement déclarant inconstitutionnel le critère de « mort raisonnablement prévisible ». Le ministre de la Justice, David Lametti, a lancé une consultation en ligne ayant reçu près de 239 000 réponses jusqu’à présent. Il entend déposer un projet de loi s’en inspirant d’ici la fin février.

M. Trudeau a aussi promis qu’il passera rapidement à l’action pour bannir les « armes d’assaut de type militaire ». Toutefois, la promesse de racheter celles déjà en circulation pourrait « prendre un peu plus de temps », a admis lundi le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair. Les 200 millions prévus à cette fin en campagne électorale pourraient être insuffisants pour offrir « un bon prix » aux propriétaires, a admis le ministre. Le Directeur parlementaire du budget (DPB) prépare d’ailleurs une évaluation à ce sujet, a appris Le Devoir.

Andrew Scheer, qui dirige les troupes conservatrices jusqu’à l’élection du nouveau chef en juin, a laissé entendre vendredi qui ferait tout pour frustrer les ambitions libérales en cette matière, jugeant qu’il est « paresseux » de s’attaquer aux propriétaires d’armes « respectueux des lois » plutôt qu’aux criminels.

La santé au menu

La dernière cible que se fixent les libéraux cet hiver est la réalisation de leurs promesses en matière de santé. En campagne, ils se sont engagés à mettre en place une assurance médicaments « nationale et universelle ». Mais ils ont aussi promis de rendre les soins à domicile et palliatifs plus accessibles, d’établir des « normes nationales » en matière d’accès aux soins de santé mentale, et d’aider chaque citoyen à trouver un médecin de famille.

Pour toutes ces promesses, les libéraux ont promis 6 milliards en quatre ans. Le DPB a évalué pendant la campagne qu’à lui seul, un régime d’assurance médicaments coûterait entre 10 et 27 milliards par année, selon l’exhaustivité de la liste des médicaments couverts.

Les libéraux pourront compter sur l’appui du NPD pour aller de l’avant dans ce domaine. Ce sont plutôt les provinces qui risquent de se braquer, allergiques qu’elles sont à se faire imposer par Ottawa de nouveaux programmes dont le financement fédéral à long terme n’est pas garanti.

Jagmeet Singh pense qu’il est possible d’amadouer les provinces récalcitrantes en annulant les « coupes » faites dans les transferts en santé. Le chef néodémocrate est toutefois incapable de dire combien cette preuve de bonne foi coûterait. M. Singh tient mordicus à l’assurance médicaments. C’est d’ailleurs là-dessus que portera le tout premier projet d’initiative parlementaire que son parti déposera aux Communes cet hiver.

Adoucir le ton

En prévision de la rentrée, Justin Trudeau a enjoint cette semaine à tous les députés de remiser « les querelles, la démagogie et la politique mesquine » et a invité ses troupes à mieux collaborer. « Il nous revient de travailler davantage avec les autres partis. […] Montrons aux Canadiens que nous les avons entendus. »

Les libéraux auront besoin, pour chacune de leurs initiatives, de l’appui des conservateurs, des bloquistes ou des néodémocrates, chaque groupe d’opposition détenant à lui seul suffisamment de voix pour faire franchir au gouvernement le cap de la majorité. Dit autrement, il faudra que les trois partis d’opposition se liguent pour renverser les libéraux. Mais le feront-ils ?

Le Parti conservateur n’aura pas de chef avant la fin juin. Le NPD est en situation financière si précaire qu’il a choisi de reporter à 2021 son congrès. Malgré une hypothèque de 12 millions prise sur son quartier général d’Ottawa, le parti traîne une dette de campagne de 7 millions que le congrès aurait alourdie davantage. Pour sa part, le Parti vert n’est pas stratégique avec ses trois sièges, mais n’a aucun intérêt à retourner en élection puisqu’il se choisira un nouveau chef en novembre.

Andrew Scheer a quand même averti M. Trudeau qu’il ne devait pas compter sur sa complaisance. « Les libéraux penseront peut-être que notre course à la chefferie leur donnera carte blanche. Ils ont tort. Nous continuerons d’être ici à Ottawa en Chambre, en comité, chaque jour pour nous battre pour notre vision du pays. Les gouvernements minoritaires peuvent prendre fin abruptement, alors nous ne pouvons nous permettre de perdre une seule journée. Nous devons chaque jour démontrer pourquoi le Canada a besoin d’un gouvernement conservateur. » Le ton est donné.