Pas de traitement royal pour le prince Harry au Canada

Le prince britannique Harry et son épouse Meghan Markle
Photo: Toby Melville / Pool via Agence France-Presse Le prince britannique Harry et son épouse Meghan Markle

Les contours de la future vie canadienne du prince Harry et de Meghan Markle demeurent flous. Mais une chose apparaît claire aux yeux de plusieurs observateurs : tout duc et toute duchesse soient-ils, les deux ne méritent pas de traitement royal, que ce soit sur le plan financier ou sur le plan administratif.

La Fédération canadienne des contribuables a ainsi lancé mardi une pétition qui « souhaite la meilleure des chances à Harry et Meghan dans leur souhait de devenir financièrement indépendants »… mais qui souligne immédiatement que « cet objectif est incompatible avec l’usage de l’argent des contribuables pour couvrir leurs frais ».

Les Canadiens « ne devraient pas avoir à financer les choix de vie privés des membres de la famille royale », soutient la Fédération.

« Même s’ils venaient vivre au Québec, je ne serais pas d’accord pour qu’on paie de nos taxes et nos impôts pour des gens qui, la dernière fois que j’ai vérifié, n’étaient pas trop dans la misère », a pour sa part fait valoir le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet.

« On parle d’avoir deux personnes comme si ces deux personnes-là allaient révolutionner l’attrait touristique du Canada pour le reste de la planète », a constaté celui qui assimile la monarchie à « un symbole de la Conquête et d’une volonté persistante d’assimilation ».

Même s’il se trouve à l’autre bout du spectre de l’intérêt envers la monarchie — il a fondé l’Institut pour l’étude de la Couronne au Canada —, John Fraser est d’accord sur la question financière. « Les frais de sécurité du couple devraient être payés par des fonds personnels », disait-il en entretien mardi.

« Il n’y aura pas de décision facile là-dessus, pense quant à lui le constitutionnaliste Patrick Taillon. Si on paie, on dira que ce sont des dépenses inutiles. Si on ne paie pas, il y a un manque de courtoisie. Il n’y a aucune obligation juridique [à payer], mais il y a une situation politique délicate. »

Sur ce point, le gouvernement Trudeau s’en tient pour le moment à une déclaration faite lundi par le ministre des Finances, selon laquelle Ottawa n’a « pas considéré [cet] enjeu ».

La seule chose qui semble déjà établie est qu’il n’y aura pas de passe-droit pour le couple princier s’il souhaite obtenir la résidence permanente : le processus d’immigration normal s’appliquera, affirme depuis lundi le bureau du ministre de l’Immigration. Harry et Meghan n’ont toutefois pas à demander de visa pour tout séjour de visite de moins de six mois.

Évaluation des risques

Les coûts rattachés à la présence en sol canadien du couple royal-mais-indépendant demeurent impossibles à estimer précisément. Un quotidien britannique a évoqué le chiffre de 1,7 million annuellement, mais on ignore encore où Harry et Meghan Markle habiteront, ce qu’ils feront, à quel rythme, etc.

La décision d’offrir — ou pas — une protection rapprochée au duc et à la duchesse de Sussex relèverait ultimement du ministre de la Sécurité publique (qui a refusé de commenter cet aspect mardi), selon l’ancien sous-commissaire adjoint à la GRC, Pierre-Yves Bourduas.

« Il va se baser sur des renseignements fournis par la GRC, qui a toute une équipe pour brosser un tableau précis du niveau de menace autour d’une personne », dit le consultant en sécurité publique.

« À cela, le ministre doit aussi considérer les volets diplomatique, politique ou social » qui peuvent complexifier un dossier.

Si une protection est accordée, c’est « généralement le gouvernement qui paie », note M. Bourduas. Mais ce sont là des paramètres utilisés pour des visites de personnalités publiques. Qu’en serait-il dans le cas d’un semi-résident permanent (le couple entend passer la moitié de l’année au Canada, l’autre en Grande-Bretagne) ?

Pierre-Yves Bourduas relève qu’il faut ici faire une distinction entre ce que seraient la vie privée et les activités publiques officielles (ou diplomatiques) de Harry et Meghan. Ceux qui travaillent dans le secteur privé — comme les vedettes artistiques — ont leur propre service de sécurité, si besoin. « Il ne faut pas oublier non plus que le prince Harry et sa femme veulent avoir une vie normale », dit M. Bourduas, rappelant que les deux ne se réfugient pas au Canada pour être suivi par dix VUS de la GRC….

Un problème ?

Dans un éditorial publié mardi, le quotidien The Globe and Mail soutenait que par rapport à la volonté du couple Harry-Meghan de s’installer au Canada, « la réponse du gouvernement Trudeau devrait être un simple et succinct : non. »

Accueillir quelqu’un comme Henry Charles Albert David [nom officiel du prince Harry] briserait un « tabou constitutionnel tacite », estime le Globe. La monarchie demeure centrale dans notre système constitutionnel, mais elle est aussi largement « virtuelle ». Refuser l’hospitalité prolongée au prince Harry serait une manière de préserver cette relation particulière du Canada avec la Couronne.

Longtemps critique culturel au Globe and Mail, John Fraser a lu le texte en se demandant « quel est le problème » de l’équipe éditoriale. « Harry et Meghan ne sont, constitutionnellement, personne. Ils ne posent aucune menace. Harry ne sera jamais roi », dit-il en rappelant qu’il y a eu un précédent : celui qui allait devenir Edouard VIII (en 1936) possédait un ranch en Alberta.

M. Fraser estime que la présence du prince au pays serait simplement « positive ». Notamment parce qu’elle « pourrait permettre de raviver » l’intérêt autour d’une « institution » dont on parle peu au Canada, celle du Commonwealth.

Pour Patrick Taillon, les intentions du duc et de la duchesse révèlent à tout le moins « le paradoxe de notre relation avec la monarchie, à qui on accorde peu d’importance, mais qui est partout dans nos institutions ».

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