L'heure juste: une absence coûteuse

Sans présence en Iran, quels sont les moyens dont dispose le Canada pour obtenir ce qu’il veut? Interrogé à ce sujet à plus d’une reprise jeudi, le premier ministre Justin Trudeau a esquivé la question. La raison est simple, il en a «peu ou pas».
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Sans présence en Iran, quels sont les moyens dont dispose le Canada pour obtenir ce qu’il veut? Interrogé à ce sujet à plus d’une reprise jeudi, le premier ministre Justin Trudeau a esquivé la question. La raison est simple, il en a «peu ou pas».

L’ampleur du drame survenu à Téhéran laisse sans voix : 176 personnes innocentes, dont 57 citoyens canadiens, ont été tuées dans l’écrasement d’un avion ukrainien frappé par un missile iranien. Le Canada, lui, exige des réponses. Mais a-t-il les moyens de les obtenir, lui qui a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran en 2012 ?

« Nous devons avoir une enquête plus approfondie, une enquête crédible qui va pouvoir établir sans aucun doute les causes de cet incident tragique », a affirmé le premier ministre Justin Trudeau jeudi après avoir révélé qu’un tir de missile serait en cause, probablement accidentel.

Mais sans présence en Iran, quels sont les leviers à sa disposition pour obtenir ce qu’il veut ? Interrogé à ce sujet à plus d’une reprise jeudi, M. Trudeau a esquivé la question. La raison est simple, le Canada en a « peu ou pas », estime Paul Heinbecker, ancien ambassadeur canadien aux Nations unies et conseiller en politique étrangère de l’ancien premier ministre Brian Mulroney. Pour faire pression sur l’Iran, Ottawa pourra toujours se tourner vers différentes instances des Nations unies, l’Association internationale du transport aérien et ainsi de suite, mais à court terme, cela sera sans effet, note-t-il.

Depuis mercredi, le Canada se retrouve obligé de faire ses appels depuis Ottawa. Il demande que le Bureau canadien de la sécurité des transports (BST) participe à l’enquête et que ses agents consulaires soient autorisés à se rendre en Iran pour assister les familles. Le gouvernement iranien a dit que le personnel consulaire aurait les visas nécessaires et, jeudi soir, que le BST pourrait envoyer du personnel pour se joindre aux enquêteurs iraniens et ukrainiens. En attendant l’arrivée des diplomates canadiens, ce sont les Italiens qui aident les familles. Et en ce qui a trait à l’enquête, ce sont avant tout les liens étroits entre leCanada et l’Ukraine qui offrent les meilleures garanties d’accès aux données, relève Paul Heinbecker.

Ambassadeur du Canada en Iran de 2009 à 2012, Dennis Horak note que l’absence de relations diplomatiques dans le contexte actuel rend tout plus compliqué, en particulier pour les familles, mais il y a d’autres conséquences. Le Canada se retrouve dans le noir en Iran et sans voix pour parler en son nom. Il n’a plus d’antennes pour savoir ce qui se passe réellement dans ce pays, quels sont les différents courants d’opinion et les acteurs les plus influents en coulisse. En plus, les Canadiens qui s’y trouvent en difficulté ne reçoivent pas les services consulaires qu’ils devraient avoir.

Pour le chercheur Jeremy Wildeman, du Centre de recherche et d’enseignement sur les droits de la personne de l’Université d’Ottawa, le Canada s’est nui à lui-même en rompant ses liens diplomatiques.

Les trois hommes sont persuadés que le Canada doit rétablir ses relations diplomatiques avec l’Iran. Ils ne s’illusionnent toutefois pas. Ce sera compliqué et cela exigera temps et volonté politique. Un des obstacles importants, selon eux, demeure la Loi sur la justice pour les victimes d’actes de terrorisme, adoptée en 2012 sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper. Les relations ont pris fin le jour de son entrée en vigueur, rappelle M. Horak.

Cette loi permet à des citoyens d’autres pays, victimes d’actes posés par un État considéré comme promoteur du terrorisme par le Canada (en ce moment, le Soudan, la Syrie, l’Iran), de s’adresser aux tribunaux canadiens pour obtenir un dédommagement à même les actifs canadiens de l’État visé. Jusqu’à présent, au moins cinq causes ont été lancées par des Américains et des biens de l’Iran ont été saisis à cet effet.

Jeremy Wildeman note que cette loi a rendu plus difficiles des relations déjà très mauvaises entre le Canada et l’Iran. Dennis Horak remonte à l’aide offerte par le Canada à des diplomates américains lors de la crise des otages en Iran en 1979, mais comme M. Wildeman, il évoque un durcissement de ton depuis plus de 15 ans. Chez les conservateurs canadiens et une frange du Parti libéral du Canada, précise-t-il. Les libéraux étaient d’ailleurs d’accord avec le principe de la loi adoptée en 2012.

Ils ont pourtant promis, en 2015, de rétablir les relations avec la république islamique. Ils ont levé des sanctions contre elle, mais se sont arrêtés là. Trop difficile, avance M. Horak, et pour plusieurs raisons, mais en particulier parce que Téhéran n’entend pas bouger tant que la loi sera en place ou que l’Iran figurera sur la liste des pays visés. Et après cette tragédie, comment un gouvernement canadien peut-il envisager d’y changer quelque chose sans se faire accuser de passer l’éponge sur un geste horrible ? Il faudra du temps, dit-il, mais il faudra y arriver.

La diplomatie sert à garder les canaux de communication ouverts, y compris avec les pays avec lesquels on est en désaccord, affirment-ils. « Si on ne peut parler à personne, on ne peut résoudre les problèmes », résume Paul Heinbecker. C’est aussi simple que cela.