Des experts canadiens en Iran pour enquêter sur l'écrasement

À l’Université d’Ottawa, qui pleure la perte de trois personnes qui fréquentaient l’établissement, étudiants et membres du personnel se sont rassemblés vendredi pour partager leur désarroi et rendre hommage aux victimes de la tragédie aérienne.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne À l’Université d’Ottawa, qui pleure la perte de trois personnes qui fréquentaient l’établissement, étudiants et membres du personnel se sont rassemblés vendredi pour partager leur désarroi et rendre hommage aux victimes de la tragédie aérienne.

Les représentants du Canada ont commencé à recevoir les visas qui leur permettront d’entrer dès aujourd’hui en Iran dans la foulée de l’écrasement du vol 752 ayant fait 176 morts, dont 57 Canadiens. Mais le temps presse : les autorités iraniennes ont déjà commencé à nettoyer le site de l’accident. Les causes de la tragédie deviennent toutefois plus claires.

Le président Hassan Rohani a indiqué samedi, citant une enquête militaire, que l'Iran a abattu l'appareil de manière « non intentionnelle ».

« La République islamique de l’Iran regrette profondément cette erreur désastreuse», a-t-il déclaré dans une publication sur Twitter. « Mes pensées et mes prières vont à toutes les familles en deuil. J’offre mes sincères condoléances. »

Un communiqué militaire diffusé par la télévision d’État affirme que le vol PS752 a été pris par erreur pour une « cible hostile » après que l’avion eut tourné en direction d’un « centre militaire sensible » des Gardiens de la révolution. L’armée était à son « plus haut niveau de préparation », a-t-elle déclaré, au coeur des tensions accrues avec les États-Unis.

 

« Dans une telle condition, en raison d’une erreur humaine et de manière non intentionnelle, le vol a été touché », indique le communiqué. L’armée présente ses excuses pour la catastrophe et affirme qu’elle modernisera ses systèmes pour éviter de telles « erreurs » à l’avenir. L’armée indique également que les responsables du tir sur l’avion ukrainien seront traduits en justice.

« C’est à l’Iran maintenant de démontrer s’il entend coopérer dans cette enquête », a déclaré vendredi soir le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne. « Le monde est en train de regarder. » M. Champagne a invité l’Iran à délivrer au plus vite les visas nécessaires.

Douze représentants canadiens se trouvent déjà en Turquie, prêts à être déployés : deux membres du Bureau de la sécurité des transports (BST) et dix d’Affaires mondiales. Vendredi soir, au moment où ces lignes étaient écrites, seulement deux d’entre eux, membres de l’Équipe permanente de déploiement rapide d’Affaires mondiales Canada, avaient reçu leur autorisation de Téhéran. Ils se rendront en Iran aujourd’hui pour offrir des services consulaires. Ils serviront de relais entre le gouvernement iranien et les familles canadiennes et participeront à la recherche et au rapatriement des dépouilles.

Le BST a déclaré avoir reçu une invitation à se rendre en Iran, mais que « l’étendue du rôle du BST dans cette enquête, y compris les détails sur l’accès au site et le type de travail qui sera effectué sur le site de l’accident ou ailleurs, reste à déterminer ».

M. Champagne a par ailleurs annoncé que le total des victimes canadiennes avait été revu à la baisse, de 63 à 57, après une vérification approfondie de la liste des passagers. Il a aussi révélé qu’un Groupe international de coordination et d’intervention pour les familles des victimes du vol PS752 avait été créé. Il réunit le Canada, l’Ukraine, la Suède, l’Afghanistan et le Royaume-Uni, qui ont tous perdu des ressortissants dans l’écrasement.

Enquête crédible ?

La question est maintenant de savoir si l’enquête que mènera l’Iran sera crédible. Le ministre Champagne a refusé de se prononcer, indiquant qu’il attendra d’abord le diagnostic des experts du BST lorsqu’ils seront sur place. « Nous avons demandé […] à l’Iran d’utiliser les meilleures pratiques, a indiqué le ministre. Nous le demandons et nous nous attendons à ce que l’Iran les respecte. »

   

 C’est à l’Iran maintenant de démontrer s’il entend coopérer dans cette enquête

Lors d’une conférence de presse vendredi, le chef de l’Organisation iranienne de l’aviation civile, Ali Abedzadeh, avait affirmé qu’« une chose est claire à nos yeux. Nous pouvons dire avec certitude que cet avion n’a pas été touché par un missile. Comme je l’ai dit hier soir [jeudi], cet avion a été en feu dans le ciel pendant plus d’une minute et demie et l’emplacement [de l’écrasement] indique que le pilote a tenté de faire demi-tour ». Un rapport préliminaire iranien indique que les pilotes n’ont pas lancé d’appel à l’aide. M. Abedzadeh a ajouté que si les autres pays « sont vraiment certains [de leur théorie], ils devraient dévoiler leurs découvertes à la planète ». Il a ajouté que le fait que les débris de l’avion ont été collectés « sur une surface très limitée » ne concorde pas avec la thèse d’une « explosion ».

Un autre représentant iranien a soutenu à la BBC que des documents prouveraient que l’avion avait des problèmes mécaniques avant son décollage, n’avait pas été autorisé à voler, mais que des représentants de l’Ukraine International Airline avaient fait fi de cette interdiction. Selon le site de Fars News, une théorie circule en Iran voulant que les États-Unis propagent un « mensonge » à propos de l’accident pour faire augmenter la valeur en Bourse du titre de Boeing.

Cela dit, l’Ukraine n’avait pas elle non plus appuyé la thèse du bombardement. Le président Volodymyr Zelensky a déclaré que « la théorie d’un missile n’est pas écartée, mais elle n’a pas encore été confirmée ».

Des experts français en aviation cités par l’Agence France-Presse ont expliqué que l’absence d’explosion de l’avion ne constitue pas une preuve. À l’altitude où il se trouvait, l’appareil n’était pas encore pressurisé et c’est la pressurisation qui provoque l’explosion. L’expert canadien et pilote professionnel à la retraite Jean Lapointe nuance ce point de vue en rappelant que si le réservoir de l’avion a été touché, une explosion aurait pu avoir lieu même en l’absence de pressurisation. Cela dit, l’étalement des débris peut dépendre, dit-il, de la façon dont l’appareil a été touché.

« Le fait que les morceaux soient si petitement fragmentés et qu’il soit difficile d’identifier les pièces — on ne sait pas où est le nez de l’avion, la queue, l’aile gauche ou droite — indique que ça a frappé fort, continue M. Lapointe. C’était donc un avion hors de contrôle et il n’y a pas eu de tentative d’atterrissage. »

Jusqu’à présent, M. Lapointe constate que l’Iran semble se comporter correctement dans la direction de cette enquête, dans le respect des protocoles très strictement codifiés de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI). « Si les Iraniens ne le font pas, ils payeraient un prix économique énorme au niveau des sociétés aériennes qui ne voudraient plus jamais y aller ou, à l’inverse, qu’on ne permettrait plus aux sociétés iraniennes de sortir de l’espace iranien. […] Je n’ai pas peur de dire que les Iraniens semblent vouloir suivre les procédures établies par l’OACI quant aux invitations qu’ils font aux experts de différents pays pour se rendre en Iran et les assister, ou tout au moins suivre le déroulement de l’enquête. »

Le seul élément qui préoccupe cet ex-pilote d’Air Canada est que le site de l’écrasement aurait commencé à être nettoyé. Une équipe sur place de journalistes de CBS a en effet écrit que les autorités avaient retiré presque tous les morceaux de l’avion du site, que celui-ci n’était pas sécurisé et que des passants pouvaient librement venir prendre des débris.

Le ministre Champagne s’est dit « préoccupé » par cela, mais a révélé en fin de soirée vendredi que depuis que ces informations avaient circulé, l’Iran avait rectifié le tir. « L’Iran a maintenant sécurisé le site et certains des éléments ont pu être déplacés dans un hangar pour reconstituer ce qui aurait pu se produire. »

Transports Canada a émis un avis aux exploitants aériens canadiens leur conseillant de ne pas pénétrer dans l’espace aérien de l’Irak et de l’Iran « en raison du risque potentiel d’une activité militaire accrue dans la région ».

Par ailleurs, les États-Unis ont annoncé vendredi d’autres sanctions économiques visant l’Iran en réponse aux bombardements que la République islamique a menés mercredi matin contre des bases militaires américaines en Irak. L’Iran avait mené ces bombardements à la suite de l’assassinat par un drone américain du général Qassem Soleimani. D’aucuns pensent que c’est dans ce climat tendu que les Iraniens auraient abattu l’avion civil mercredi matin, pensant peut-être que l’appareil était un avion ennemi répliquant aux bombardements.

Avec La Presse canadienne