Le livre francophone l'a échappé belle à Toronto

Jusqu'à tard vendredi soir, le réseau des bibliothèques publiques de Toronto (TPL) entendait retirer 18% de sa collection francophone. Il est finalement revenu sur sa décision.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir Jusqu'à tard vendredi soir, le réseau des bibliothèques publiques de Toronto (TPL) entendait retirer 18% de sa collection francophone. Il est finalement revenu sur sa décision.

Les livres francophones dans les bibliothèques publiques de Toronto l'ont échappé belle. Jusqu'à tard vendredi soir, le réseau entendait retrancher 27 000 documents en français de ses rayons. Il a finalement fait marche arrière après une intervention de la ministre Mélanie Joly.

« Suite à ma conversation avec le maire de Toronto, John Tory, la décision sera renversée. Les livres seront sauvés», a gazouillé vers 21h Mme Joly. Bon nombre de ces milliers d'ouvrages étaient destinés à être vendus.

Deux heures auparavant, le cabinet de la ministre ontarienne des Affaires francophones, Caroline Mulroney, indiquait au Devoir avoir contacté « les responsables de la Ville de Toronto » afin de « discuter de cette situation» et faire « un suivi ».

Mélanie Joly a par ailleurs indiqué sur Twitter que le réseau de bibliothèques torontoises augmenterait cette année l'argent investi dans le contenu francophone. Le budget d'achat sera en fait doublé, a fait savoir une porte-parole de l'institution, Ana-Maria Critchley.

Après avoir voulu retrancher 18% de sa collection francophone, le réseau laisse donc le tout intact. Ce revirement a fait le bonheur des Franco-Ontariens, qui avaient accueilli comme un coup de massue l'annonce de ce retrait massif, d'abord rapportée par l'ONFR+, un site d'information dédié à leur communauté.

« Nous sommes extrêmement déçus et en colère », lançait en entretien Serge Paul, président de l'Association torontoise des communautés francophones de l'Ontario. Cette décision affectait les francophones, mais aussi les nombreux francophiles de la Ville Reine, déplorait-il. « C’est dans ces bibliothèques qu’ils peuvent surtout avoir accès à des livres en français. »

Circulation

La baisse du nombre d’emprunts a motivé la décision des bibliothèques de Toronto, qui venaient de conclure « un examen de trois ans » de ses collections « en français et multilingues ». Selon elles, la circulation des livres en français a chuté de 10 % depuis 2010, et de 4 % entre 2018 et aujourd’hui.

Concrètement, l’emprunt d’ouvrages pour adultes a baissé de 24 % au cours des cinq dernières années. Ceux destinés aux enfants et aux adolescents ont respectivement décliné de 6 % et de 15 % pendant la même période.

Seulement 17 bibliothèques devaient conserver des collections en français pour adultes, notamment la Toronto Reference Library et la North York Central Library. L’offre francophone destinée aux enfants devait être bonifiée dans 73 établissements.

« Ce qui me gêne, c’est qu’ils mélangent le français et le multilingue », commentait en outre Serge Paul. Sans vouloir négliger l’importance d’une sélection appréciable d’ouvrages pour les communautés allophones de la métropole, il estime que les bouquins en français sont dans une catégorie à part. Ne serait-ce parce que la langue de Molière est l’une des deux langues officielles du Canada, note-t-il.

Un avis que partage Céline Marcoux-Hamade, qui fut responsable des services en français dans les bibliothèques de Toronto de 2004 à 2018. « Multilingue et français, c’est pas la même chose du tout ! De mettre ça ensemble, ce n’est pas correct du tout. Ça ne respecte pas le fait que le pays est bilingue » jugeait-elle avant le coup de théâtre de vendredi soir.

En entretien, elle s’expliquait mal la décision de son ancien employeur. Surtout qu’avant son départ, les collections en français dans leur ensemble se portaient bien, dit-elle. « Le taux de circulation du matériel — comprenant livres, CD et DVD — continuait toujours d’augmenter. Qu’est-ce qui s’est passé depuis mon départ ? Il y a peut-être moins de promotion qui est faite dans la communauté. »

Mme Marcoux-Hamade y allait d'une autre hypothèse : le réseau torontois compte encore des employés qui parlent français et qui sont chargés de la sélection des oeuvres. Mais depuis peu, la personne qui gère les collections en français ne le parle pas. « Une personne francophone risque d'être plus au fait de ce qui fonctionne et de ce qui fonctionne moins », avançait-elle.

Écoliers touchés

Stéphanie Chouinard, professeure et spécialiste des questions touchant la communauté franco-ontarienne, soupçonne que le réseau de bibliothèques torontoises n'avait pas suffisamment pris action pour répondre au «défi» que posait la baisse d'emprunt étayé. « Est-ce que les Torontois ont été mis au fait, à la fois dans les écoles francophones et celles ayant des programmes d’immersion, que tous ces livres-là étaient disponibles dans les bibliothèques publiques ? » s'interrogeait-elle.

De son côté, l'institution assure que ses collections en français sont au cœur de diverses activités — notamment de « sensibilisation » auprès d’écoliers — afin d’en faire mousser l’utilisation. Parmi celles-ci : des programmes de conte pour enfants, des clubs de lectures et des visites d’auteurs.

Sur ce dernier point, l’inquiétude était palpable chez Yves Turbide, directeur général de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français (AAOF). « On a des partenariats avec des succursales pour la présentation d’auteurs. Mais on ne sait même pas s’il y aura des livres en français dans ces succursales-là pour les prochains événements », regrettait-il lorsque joint en fin d'après-midi.

À ses yeux, cette décision des bibliothèques publiques de Toronto était un « nouveau recul » pour la francophonie en Ontario, en référence aux compressions budgétaires du gouvernement Ford. D’ailleurs, relève-t-il, le prêt entre les bibliothèques de la province n’existe plus depuis avril, ce qui a privé bon nombre d’usagers d’un large bassin de documents en français. « On grignote tout ce qu’il y a de francophone. »