«Les victimes étaient si proches de nous»

À Montréal, devant un pavillon de l’Université Concordia, des centaines de personnes sont venues allumer une chandelle à la mémoire des victimes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À Montréal, devant un pavillon de l’Université Concordia, des centaines de personnes sont venues allumer une chandelle à la mémoire des victimes.

La soirée de jeudi a été une soirée de recueillement pour la communauté iranienne du Canada qui s’est rassemblée un peu partout au pays à la mémoire des 176 victimes de l’écrasement d’avion survenu la veille, à Téhéran. Derrière le calme affiché, de la colère grondait à l’encontre du régime iranien, dont l’un des missiles a touché l’appareil, selon Ottawa.

À Montréal, devant un pavillon de l’Université Concordia, des centaines de personnes sont venues allumer une chandelle à la mémoire des disparus. La cérémonie empreinte d’émotion, pendant laquelle la foule a entonné un chant très doux en farsi, a provoqué de nombreuses larmes.

« Nous sommes venus, car nous avons perdu un ami, un compatriote », souligne Ata (qui préfère taire son nom de famille par peur de représailles) en parlant de Siavash Ghafouri Azar, le nouveau marié décédé dans l’écrasement. « Ces jours-ci, nous nous préoccupons beaucoup de notre peuple en Iran. Nous attendons des nouvelles, mais ce sont toujours de mauvaises nouvelles. »

« Maintenant, les Iraniens comprennent ce que leur propre régime fait subir à son peuple, poursuit le trentenaire établi au Québec depuis huit ans. L’ennemi est à l’intérieur du pays, peu importe l’identité du président américain. »

« Le Canada et son premier ministre accordent plus d’attention au peuple iranien que le propre régime de celui-ci », ajoute Brat, lui aussi un ami de M. Ghafouri Azar.

D’autres veillées aux chandelles ont eu lieu, notamment sur la colline du Parlement à Ottawa, dans le nord de Toronto et à Halifax.

Comme d’autres membres de la diaspora iranienne rencontrés à la vigile de l’Université Concordia, Narges Abed attend beaucoup d’une éventuelle implication canadienne dans l’enquête sur l’écrasement.

« En tant que Canado-Iranienne, je veux savoir ce qui s’est passé, dit-elle, les larmes aux yeux. J’espère de tout coeur que le Canada va envoyer des enquêteurs. C’est très difficile pour la communauté parce que les victimes étaient si proches de nous. »

« Je suis à peu près certain que ce ne sera pas l’Iran qui révélera la vérité dans cette affaire, lance pour sa part Amir Sadra. Si un jour, on en vient à connaître le fond des choses, ce sera grâce à un autre pays. » Ce jeune homme déplore que son pays d’origine n’ait pas le courage de se tenir debout et de reconnaître ses erreurs.

Au centre de la petite place, des lampions brûlent, éclairant les photos des victimes canadiennes. Des dattes et des fleurs ont également été déposées. Du thé est servi dans le hall d’entrée du pavillon universitaire où certains se réchauffent.

La réponse de Trudeau trop timide ?

En contraste aux espoirs placés dans le gouvernement canadien par les personnes rencontrées par Le Devoir, l’ancienne candidate néodémocrate Nimâ Machouf croit plutôt que le premier ministre, Justin Trudeau, ne s’est pas montré assez ferme à l’endroit de Téhéran. « Il a bien commencé, mais il marchait trop sur des oeufs. Il peut faire un peu plus. Sa réaction a été timide », a-t-elle déploré en entrevue, jeudi après-midi.

Cette membre active de la communauté iranienne devait rejoindre en soirée une autre veillée, à l’École de technologie supérieure de Montréal. « M. Trudeau a raison de dire que [le Canada] n’a pas le gros bout du bâton, mais de là à seulement dire qu’il est ouvert à la discussion… Il faut qu’il joue un rôle beaucoup plus proactif et qu’il montre au monde qu’il a une politique indépendante de celle des États-Unis », a soutenu Mme Machouf.

Bijan Jalali, un Irano-Montréalais qui travaille au sein d’une entreprise en informatique, était très ému en évoquant toutes ces vies perdues dans le tragique accident. « Ce gouvernement est le boucher de son propre peuple ! » a-t-il lancé jeudi après-midi, ne mâchant pas ses mots. « Les gens du régime sont fous. Ils ne respectent pas les droits humains. »

Selon lui, le gouvernement iranien était déjà sur ses gardes après avoir attaqué une base d’Américains à Bagdad et pourrait très bien avoir réagi trop vite, en descendant l’appareil d’Ukraine international Airlines par erreur. « Le gouvernement a paniqué et il a descendu son propre avion », s’indigne-t-il.

Une communauté divisée

Si Toronto est l’hôte de la plus grande communauté perse au pays, environ 40 000 personnes d’origine iranienne vivraient à Montréal. Des juifs, des musulmans, des athées, des antirégime et très peu de prorégime, selon M. Jalali. « Beaucoup de gens souhaitent que le régime iranien tombe, mais n’osent pas le dire, par crainte de représailles. »

Toutefois, sans approuver le régime et ses entorses aux droits de la personne, d’autres soutiennent sa fronde à l’endroit des États-Unis. Amir Naimi, qui a co-organisé la manifestation montréalaise de dimanche dernier visant à condamner l’assassinat du général Qassem Soleimani par les Américains, croit que l’Iran ne faisait qu’envoyer un « message très clair » aux États-Unis, qui devront tôt ou tard comprendre qu’ils doivent mettre fin à leur présence militaire au Moyen-Orient.

« Je ne soutiens par le gouvernement iranien sur les questions de droits humains, mais en termes de politique étrangère, celui-ci a toujours été très clair sur ce qu’il voulait », a dit M. Naimi, qui co-organise une autre manifestation pour la paix le 25 janvier prochain.

Nimâ Machouf fait remarquer qu’au final, c’est toujours le peuple iranien qui écope. « Les gens sont en deuil depuis plusieurs mois et ne peuvent même pas enterrer leurs morts parce que le gouvernement ne les laisse pas », dit-elle, déplorant l’énorme répression de l’Iran sur le soulèvement de ses habitants.

« Quand le général Soleimani est mort, le gouvernement a décrété un deuil national de trois jours. Là, on a 176 passagers morts d’un seul coup, et il n’y a pas un drapeau en berne ni une école de fermée. »