L’armée canadienne pratique la discrétion

Soldats canadiens déployés sur une base militaire du golfe Persique en 2017
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Soldats canadiens déployés sur une base militaire du golfe Persique en 2017

La mission de l’armée canadienne en Irak, qui est en pleine tourmente à cause des tensions entre l’Iran et les États-Unis, est menée dans le plus grand secret. La Défense nationale a annoncé qu’elle relocalisera une partie de ses soldats en Irak — en s’abstenant toutefois de préciser combien d’entre eux. Et le ministère refuse de dire à combien de reprises ses soldats ont fait l’objet de tirs ennemis sur le terrain depuis cinq ans.

Les menaces de représailles que s’échangent l’Iran et les États-Unis, depuis l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani par les Américains, ont forcé le Canada à suspendre sa mission d’entraînement des forces irakiennes. Quelques heures avant que l’Iran ne bombarde des installations militaires américaines en Irak, le chef d’état-major de la Défense canadienne, le général Jonathan Vance, a fait savoir mardi qu'« au cours des prochains jours, une partie des effectifs quittera temporairement l’Irak pour s’installer au Koweït », où l’armée canadienne a accès à une base militaire. Une décision qui fait suite à celle de l’Allemagne et d’autres pays alliés de retirer eux aussi certains de leurs militaires en Irak. « En termes simples, nous prenons ces mesures pour veiller à la sûreté et à la sécurité de nos effectifs », a dit le général.

Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Des soldats des forces spéciales canadiennes, photographiés en février 2017, s’adressent à des combattants kurdes dans le nord de l’Irak.

Le Canada n’avait pas d’autre choix dans le contexte actuel, selon la professeure adjointe en relations internationales à l’Université Carleton Stephanie Carvin. « Si les États-Unis réduisent progressivement leur présence là-bas — ce qui semble se préparer —, la réalité est que le Canada dépend grandement des États-Unis en matière de renseignement et de protection des soldats. Si ces deux éléments ne peuvent plus être garantis, il est prudent de se retirer. »

Le Canada compte environ 500 militaires déployés en Irak — quelque 200 sous l’égide d’une mission de l’OTAN et 300 qui participent à l’opération Impact que mène le pays de concert avec une coalition internationale chapeautée par les États-Unis. Le ministère de la Défense n’a pas indiqué combien de ces 500 militaires seront relocalisés au Koweït, invoquant des « raisons de sécurité ».

Le chef d’état-major de la défense canadienne, le général Jonathan Vance, a indiqué tard mardi que « tous nos membres déployés sur Opération IMPACT sont sains et saufs à la suite des attaques en Irak. Nous demeurons vigilants. »

Sécurité cryptique

L’armée canadienne se montre en fait de plus en plus avare de détails depuis quelques années.

Le Devoir a demandé au ministère de la Défense cet automne à combien de reprises les militaires canadiens ont essuyé des tirs ennemis et y ont répliqué depuis le début de la mission en Irak il y a cinq ans.

« La fréquence des engagements est demeurée constante au fil du temps, avec des pics et des creux naturels selon l’étape à laquelle les forces de nos partenaires opèrent », s’est contentée de répondre la Défense aux questions du Devoir posées deux mois plus tôt.

Impossible aussi de savoir combien de blessés ces échanges de tirs ont fait parmi les militaires canadiens ou parmi les combattants ennemis. Même chose quant au nombre de victimes dans les rangs du groupe armé État islamique.

« Depuis que les forces de sécurité irakiennes ont repris la grande majorité du territoire irakien de Daech [le groupe État islamique], les Forces armées canadiennes ont connu une diminution du nombre d’engagements. Néanmoins, les Forces armées canadiennes continuent de faire face à la menace posée par Daech et demeurent autorisées à recourir à la force conformément aux règles d’engagement pour nous défendre, nous, nos forces partenaires et les civils », a indiqué l’armée.

Pourtant, au début du déploiement à l’automne 2014, le précédent gouvernement conservateur de Stephen Harper tenait régulièrement des séances d’information pour discuter de ces opérations. C’est lors de ces événements que l’armée avait révélé que ses soldats déployés en Irak avaient fait l’objet de premiers tirs ennemis au début de l’année 2015 : une première fois à la mi-janvier, deux autres à la fin du mois et une quatrième en février.

Puis, à l’automne 2016, l’armée s’est soudainement montrée plus vague. Plutôt que de chiffrer la fréquence de ces tirs ennemis, elle s’est mise à parler de « plusieurs incidents » entre janvier et octobre de cette même année. La Défense refusait de fournir tout autre détail, invoquant désormais des « raisons de sécurité opérationnelle » qui l’empêchaient d’être plus précise.

« La transparence quant à cette mission a dégringolé d’un coup », déplore l’analyste en défense à l’Institut canadien des affaires mondiales David Perry.

S’il convient que le précédent gouvernement dévoilait une quantité d’information « atypique », lorsqu’on compare celle-ci à ce qui était révélé lors de la mission canadienne en Afghanistan par exemple, M. Perry observe que les choses ont « radicalement changé avec le changement de gouvernement » et l’élection des libéraux de Justin Trudeau en 2015. Bien que le chef d’état-major ait révélé qu’une partie des militaires quittera bientôt l’Irak, M. Perry note qu’on ne sait pas réellement ce qu’ils y faisaient et ce qui nécessite qu’ils soient relocalisés d’urgence.

Stephen Saideman, professeur d’affaires internationales à l’Université Carleton, comprend que l’armée canadienne préfère être circonspecte quant aux déplacements en cours : « C’est un enjeu de sécurité opérationnelle. » Mais il déplore à son tour le manque de transparence de la Défense quant aux tirs ennemis essuyés depuis cinq ans. M. Saideman présume que la mission d’entraînement se fait peut-être désormais moins près de la ligne de front, ou que c’est simplement la stratégie du gouvernement qui a changé. « C’est là le problème d’un manque de transparence : vous vous mettez à ne pas leur faire confiance parce que vous ne savez pas ce qu’il se passe. »

Le premier ministre Justin Trudeau s’est entretenu avec la chancelière allemande, Angela Merkel, et le roi de Jordanie, Abdallah II, mardi. M. Trudeau a discuté, lors de ces deux appels, de la nécessité d’une désescalade des tensions dans la région et d’y poursuivre la lutte contre le groupe État islamique.