Au fédéral en 2020: un mariage forcé qui devra fonctionner aux compromis

Photo: Justin Tang La Presse canadienne Les rivaux des libéraux préviennent que le gouvernement Trudeau ne doit pas tenir leur soutien pour acquis dans la nouvelle année.

Justin Trudeau a beau avoir hérité d’un gouvernement minoritaire cet automne, il pouvait au moins se réjouir au lendemain de l’élection de voir trois partis d’opposition être suffisamment représentés aux Communes pour lui offrir chacun leur tour leur appui. Soit, le début des travaux parlementaires s’est somme toute bien déroulé pour les libéraux cet hiver. Mais leurs rivaux préviennent que le gouvernement Trudeau ne doit pas pour autant tenir leur soutien pour acquis dans la nouvelle année.

Le ton s’est voulu sobre depuis deux mois, aux accents d’humilité. « Après la campagne électorale acrimonieuse qu’on a connue, il y a une leçon à tirer, et c’est que les Canadiens veulent qu’on travaille et qu’on collabore », a fait valoir une fois de plus le leader du gouvernement aux Communes, Pablo Rodriguez, à la suite de la courte reprise parlementaire du mois de décembre.

Celui qui sera responsable d’assurer le bon fonctionnement de la Chambre ainsi que l’adoption des priorités libérales répète sans relâche qu’il entend pour ce faire coopérer avec les conservateurs, les bloquistes et les néodémocrates. « Je vais approcher tout le monde de la même façon. C’est une question de respect envers les autres, affirme M. Rodriguez. Je vais aller les voir tous les trois avec la main tendue. »

Jusqu’à présent, le ministre n’a pas vécu beaucoup d’anxiété, car le Bloc québécois a rapidement annoncé qu’il appuierait le vote sur le discours du Trône de Justin Trudeau, de même que sa baisse d’impôt. La leader parlementaire adjointe du Bloc prévient toutefois que cela ne garantit pas pour autant que les bloquistes voleront toujours au secours du gouvernement. « Ce n’est pas parce qu’on a voté en faveur du discours du Trône qu’on se lie les mains dans le futur et qu’on va appuyer le gouvernement sur tout ce qu’il va présenter », dit Christine Normandin.

Le Bloc estime au contraire qu’une fois ce discours adopté — qui énonce simplement les objectifs du gouvernement —, les travaux parlementaires pourront enfin débuter en janvier, et que ce sera alors le moment de tenter d’amender certaines initiatives libérales ou de faire avancer ses propres projets de loi d’initiative parlementaire. « Je n’y vois pas d’incohérence », dit Mme Normandin.

C’est d’ailleurs dans cet esprit que le Bloc a affirmé, dès la signature du nouvel ALENA, qu’il s’opposera à sa ratification pour défendre l’industrie de l’aluminium, qu’il juge laissée pour compte. Et même si le premier ministre québécois, François Legault, a exhorté les bloquistes à appuyer l’ACEUM, le parti « se réserve le droit de poser encore des questions ». Des désaccords qui pourraient se reproduire en 2020, si l’actualité le prévoit. « On n’est pas une succursale de la CAQ, explique Mme Normandin. On se fait le porteur des consensus de l’Assemblée nationale. »

Le Nouveau Parti démocratique, quant à lui, croit aussi pouvoir soutirer des gains au gouvernement, et ce, même s’il a perdu près de la moitié de ses sièges lors de l’élection. Il croit en effet que le Parti libéral, qui se dit progressiste, ne peut se permettre de ne jamais collaborer avec le parti de gauche.

« On est l’un des trois partenaires possibles. Et si les libéraux font le choix stratégique de travailler davantage avec les conservateurs ou avec le Bloc, il n’y a pas grand-chose qu’on peut faire, convient le chef adjoint, Alexandre Boulerice. Mais on va le rappeler aux électeurs à la prochaine élection, par exemple ! Si les libéraux se targuent d’être progressistes et de centre gauche mais qu’ils travaillent plutôt en direction de la droite, ils vont en payer un prix politique. »

Le gouvernement libéral pourrait en effet aussi bien solliciter l’appui du Bloc que celui du NPD pour faire adopter plusieurs de ses priorités pour 2020 : la lutte contre les changements climatiques, l’interdiction des armes d’assaut de style militaire et la taxation des géants du Web sont tous des sujets sur lesquels les trois partis s’entendent en principe.

Les néodémocrates défendent en outre eux aussi la création d’un système national d’assurance médicaments, ce sur quoi les libéraux veulent plancher rapidement. Les bloquistes ne s’y opposent pas, à condition que le Québec — qui compte son propre système mixte public-privé — obtienne un droit de retrait avec pleine compensation.

Pas de passe-droit des conservateurs

Les positions politiques du Parti conservateur, de leur côté, s’arriment moins à celles du gouvernement libéral. Le lieutenant québécois, Alain Rayes, prévient que ses collègues comptent défendre les intérêts du Québec eux aussi, de même que ceux de l’Ouest, pour protéger l’unité nationale. Les conservateurs surveilleront également la taille du déficit fédéral et l’éthique du gouvernement. « Ça fait partie du rôle de l’opposition que de surveiller le gouvernement », affirme M. Rayes.

Néanmoins, Pablo Rodriguez assure qu’il consultera tout autant les conservateurs que les bloquistes ou les néodémocrates, dans l’objectif de trouver des compromis. « On est minoritaires et j’ai la responsabilité d’aller chercher des appuis de l’un ou l’autre des partis. »

M. Rayes réplique qu’il n’a pas encore senti « une réelle volonté du gouvernement de travailler avec le Parti conservateur ». Mais il accepte de « donner la chance au coureur ».

Bien que chacun des groupes d’opposition soutienne que le gouvernement devra consentir à ses demandes pour obtenir son appui, tous conviennent du même souffle que personne ne souhaite retourner en campagne électorale de sitôt.

Bloquistes et néodémocrates n’en ont pas les moyens financiers. Les conservateurs, eux, se sont retrouvés sans chef après la démission d’Andrew Scheer à la mi-décembre. Mais outre ces contraintes financières et politiques, les trois partis reconnaissent, tout comme les libéraux, que les électeurs ne pardonneraient jamais à leur formation de les renvoyer aux urnes si rapidement en désavouant le gouvernement lors d’un vote de confiance.

« Tout le monde est dans un mariage obligé. Ce mariage obligé, la population l’a choisi, souligne M. Rayes. Et je pense qu’on a tous une obligation de faire un effort, chacun en fonction de nos rôles respectifs, de notre position à la Chambre des communes. »

Le Parti vert, avec ses trois sièges, n’a pas le poids nécessaire pour permettre à lui seul au gouvernement de survivre à un vote de confiance ou de faire progresser ses initiatives parlementaires. Toute demande d’amendement des verts n’aura donc pas la même portée que celles des trois autres partis d’opposition.

La cheffe parlementaire, Elizabeth May, a statué, dès le lendemain de l’élection, que son équipe n’accordera jamais son appui au gouvernement à l’occasion de votes de confiance (lors de l’adoption des dépenses budgétaires ou à la suite du discours du Trône, par exemple) tant que les libéraux ne bonifieront pas leur plan de lutte contre les changements climatiques. Mme May s’est toutefois dite prête à soutenir la création d’un programme national d’assurance médicaments ou une loi libérale qui obligerait toutes les lois fédérales à respecter la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.

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