L'heure juste: la loi de la moyenne

En mars dernier, Justin Trudeau vantait les mérites d’un incitatif à l’achat pour une première propriété — une mesure ciblant justemment la classe moyenne — aux côtés de celle qui deviendrait à l’automne sa ministre de la Prospérité de la classe moyenne, Mona Fortier.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne En mars dernier, Justin Trudeau vantait les mérites d’un incitatif à l’achat pour une première propriété — une mesure ciblant justemment la classe moyenne — aux côtés de celle qui deviendrait à l’automne sa ministre de la Prospérité de la classe moyenne, Mona Fortier.

Tous les partis politiques lui font les yeux doux. Les gouvernements ne cessent de promettre des politiques qui lui seront favorables. Mais qui visent-ils exactement quand ils parlent de la classe moyenne ? Difficile à dire puisqu’eux-mêmes sont incapables de la définir clairement.

Interrogé à ce sujet récemment sur un plateau de télé torontois, le premier ministre Justin Trudeau s’est contenté de répondre que « les Canadiens savent qui fait partie de la classe moyenne ». De la part de quelqu’un qui fait campagne depuis toujours pour « la classe moyenne et ceux qui travaillent fort pour en faire partie », on se serait attendu à un peu plus de clarté, d’autant plus depuis la formation de son Cabinet, où siège maintenant une ministre de la Prospérité de la classe moyenne, Mona Fortier.

Cette dernière n’est pourtant pas plus précise. « Je définis la classe moyenne comme là où les gens ont le sentiment de pouvoir se permettre leur mode de vie, d’avoir une qualité de vie », a-t-elle dit à l’animatrice de l’émission The Current, de la CBC.

Leur hésitation n’est pas étonnante. Économistes, sociologues et politologues reconnaissent que définir la classe moyenne est de plus en plus compliqué, car elle est en transformation et, en 2019, elle n’est pas homogène comme elle semblait l’être il y a plus de 50 ans. Son visage n’est plus celui de la famille biparentale avec deux enfants vivant dans un pavillon de banlieue avec une voiture à la porte. Il faut maintenant parler d’une constellation de ménages différents où les familles biparentales ont cédé du terrain aux familles monoparentales, aux couples sans enfants, aux personnes seules.

Professeur de sociologie à l’Université Laval, Simon Langlois est un des rares chercheurs à avoir étudié de près la classe moyenne québécoise et à avoir beaucoup écrit à son sujet. De ses travaux, une conclusion s’impose. Il n’y a plus une classe moyenne, mais des classes moyennes, un constat qui se vérifie aussi dans les autres pays industrialisés.

Cela est clair, mais ne nous dit toujours pas ce qu’est la classe moyenne. En fait, ses contours varient selon les variables choisies. Le concept s’est imposé après la Deuxième Guerre mondiale alors qu’émergeait une nouvelle classe ni riche ni pauvre, formée de cadres intermédiaires, de techniciens, de fonctionnaires qui n’étaient ni ouvriers ni patrons. Les balises nécessaires pour en dresser le portrait sont toutefois multiples et de différents ordres : sociologiques, subjectives (auto-évaluation) et économiques (ou dites objectives, à savoir le revenu en fonction de la taille du ménage).

Pour les chercheurs désireux d’examiner l’évolution de la classe moyenne et de faire des comparaisons, les critères objectifs demeurent les plus utiles, pourvu qu’ils soient bien choisis. Afin de dresser un portrait de la situation québécoise, l’équipe de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke a retenu la définition de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), soit tous les ménages qui gagnent entre 75 et 150 % du revenu médian. Les chercheurs l’ont toutefois améliorée pour tenir compte des types de ménages, des transferts gouvernementaux et de la fiscalité.

Une fois tous ces critères pris en considération, 46,7 % des Québécois appartenaient à la classe moyenne en 2010, selon son étude publiée en 2014. La fiscalité et les transferts gouvernementaux y étaient pour beaucoup. Sans eux, seulement 29,4 % des ménages auraient pu s’en dire membres. Parce qu’environ 10 % des personnes moins nanties auraient eu moins de revenus et, dans une proportion égale, les gens à revenus élevés auraient payé moins d’impôt. Ceci illustre l’importance des politiques publiques dans la lutte contre les inégalités.

Mais pour bien les formuler, il faut d’abord bien cerner la réalité. La Chaire a sondé 900 Québécois en 2017 pour savoir s’ils pensaient ou non faire partie de la classe moyenne, le fameux critère subjectif. Environ 56 % d’entre eux ont répondu par l’affirmative, alors que seulement 42 % y appartenaient. Et ce sont les plus riches qui, plus que les autres, surestimaient leur appartenance à ce groupe.

Ce sentiment répandu d’appartenir à la classe moyenne sert bien les politiciens, qui veulent rejoindre un large électorat. Ils ne traitent toutefois pas toutes ses composantes de la même façon. Le premier gouvernement Trudeau a introduit plusieurs mesures en faveur des familles et des personnes âgées au lendemain de son élection en 2015. Elles ont eu l’effet recherché, ont constaté Luc Godbout et Julie Gosselin dans un rapport de recherche de la Chaire publié en novembre dernier. La taille de la classe moyenne a légèrement augmenté, mais surtout grâce aux gains qu’ont faits les ménages avec enfants. Les personnes seules et les couples sans enfants ont en revanche fait peu de progrès, bien qu’ils représentent une part croissante des ménages.

On peut se demander alors si les politiques promises en faveur de la classe moyenne oublient trop facilement le pluriel. Sauront-elles mieux répondre à l’avenir aux besoins variés d’une classe aussi polymorphe ?