L'heure juste: les laissés pour compte

Beaucoup de personnes à faible revenu n'auront rien, comme la moitié des personnes âgées vivant seules, surtout des femmes.
Photo: iStock Beaucoup de personnes à faible revenu n'auront rien, comme la moitié des personnes âgées vivant seules, surtout des femmes.

Le gouvernement de Justin Trudeau a tenu parole. Sa promesse phare de réduction d’impôt a déjà été présentée au Parlement, et tout indique qu’elle sera adoptée. La « classe moyenne » qu’on veut ainsi courtiser sera satisfaite, mais les moins nantis, eux, resteront les mains vides ou presque.

Le ministre des Finances, Bill Morneau, ne s’en vante pas. Il préfère insister sur le fait que les familles qui profiteront le plus du passage progressif de l’exemption de base de 12 298 $ en 2020 à 15 000 $ en 2023 économiseront, à terme, près de 600 $ en impôt. La mesure est populaire, mais coûteuse : un peu plus de 6 milliards par année en 2023.

Et ces revenus auxquels Ottawa renonce ne serviront pas à rendre plus abordables les biens et les services qui grèvent le budget des familles de ladite classe moyenne. Les frais de garderie, de transport et de logement pèseront encore lourd malgré le saupoudrage.

 
35 %
C’est la proportion approximative des contribuables canadiens qui ne gagneront rien de l’allégement fiscal du gouvernement Trudeau, puisqu’ils ne paient pas d’impôt, soit parce que leurs revenus sont trop faibles, soit parce que les autres déductions et exemptions auxquelles ils ont droit suffisent à les en soustraire.

L’effet de levier qu’un investissement de 6 milliards de dollars dans l’un ou l’autre de ces secteurs (au moyen de transferts aux provinces, entre autres afin de respecter leurs compétences) aurait eu un effet plus significatif pour la classe moyenne, relève l’économiste principal du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), David Macdonald.

Car il n’y a rien de mal à vouloir la soutenir, mais on peut s’interroger sur un choix qui laisse en plan les moins nantis. Après analyse, M. Macdonald note en effet que ce ne sont pas les ménages et les individus ayant le plus de difficulté à joindre les deux bouts qui bénéficieront de cet allègement fiscal. En fait, environ 35 % des contribuables n’y gagneront rien puisqu’ils ne paient pas d’impôt, soit parce que leurs revenus sont trop faibles, parce que les autres déductions et exemptions auxquelles ils ont droit suffisent à les en soustraire.

On parle ici de personnes dont le revenu est généralement inférieur à 31 000 $ par année. La moyenne de l’économie d’impôt chez celles gagnant moins de 24 000 $ sera d’environ 75 $ par année, selon les calculs de M. Macdonald. Ce qui veut dire que certains auront davantage, mais d’autres rien, comme la moitié des personnes âgées vivant seules, surtout des femmes.

Le gouvernement répète que les contribuables au sommet de l’échelle des revenus, le fameux 1 %, n’auront pas droit à cette réduction d’impôt. C’est vrai, mais ce sont quand même les personnes gagnant entre 41 000 et 146 000 $ par année qui, en moyenne, récolteront le maximum ou presque. Et quand on examine l’effet de cette politique sous l’angle des ménages, ce sont ceux qui cumulent un revenu oscillant entre 88 000 $ et 195 000 $ qui engrangent le plus.

Solutions différentes

Qu’aurait-on pu faire de différent pour ne pas laisser les moins nantis sur le carreau ? Il aurait d’abord fallu avoir pour but de les aider, ce qui aurait imposé des solutions différentes. Le CCPA, par exemple, a calculé que, pour la même somme, on pourrait offrir un crédit d’impôt remboursable, semblable à celui qui existe pour la TPS, de 2150 $ par année. Comme pour la TPS, sa valeur déclinerait avec la hausse du revenu. Selon M. Macdonald, un tel transfert, qu’il appelle le Dividende de la dignité, ferait baisser le taux de pauvreté de façon marquée.

Ces 6 milliards pourraient aussi être partagés entre quelques mesures bien ciblées. Dans son Budget alternatif 2019, le CCPA proposait entre autres un crédit remboursable un peu moins généreux (coût annuel de 4,2 milliards) et une bonification du supplément de revenu garanti (SRG) dont dépendent les personnes âgées les plus pauvres (2,1 milliards).

La lutte contre la pauvreté devrait être une priorité, et la lettre de mandat du ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social, Ahmed Hussen, dit bien qu’il devra piloter la stratégie à cet effet ainsi que d’autres mesures promises durant la dernière campagne. Il faudra toutefois des mois pour que soit mises en place, par exemple, l’allocation d’aide au logement ou la bonification de l’Allocation canadienne pour enfants, qui, il faut le dire, a déjà permis de réduire de façon importante le taux de pauvreté depuis sa mise en oeuvre par le gouvernement Trudeau en 2016.

Et ce ne sont pas des mois, mais peut-être des années qui passeront avant de voir naître le Congé familial payé garanti ou une entente avec les provinces sur la création de nouvelles places en service de garde.

Les yeux rivés sur les prochaines élections, le gouvernement Trudeau a affiché sa préférence dès la formation du cabinet avec la nomination d’une ministre de la Prospérité de la classe moyenne… Incapable sur le coup d’expliquer son rôle, la ministre Mona Fortier a finalement eu hier, comme tous ses collègues, sa lettre de mandat du premier ministre. Son rôle ? S’« assurer que la prospérité et la qualité de vie de la classe moyenne soient au coeur de l’élaboration des politiques gouvernementales » et, entre autres choses, que le ministère des Finances puisse « évaluer les impacts d’un programme économique axé sur la croissance de la classe moyenne et des personnes qui travaillent fort pour en faire partie ».

Sauf que ces dernières, elles, devront patienter, malgré l’urgence.