L'heure juste: mots cachés

Un discours du Trône est généralement un vague exposé des intentions du gouvernement et un rappel avant tout du programme qui l’a fait élire.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Un discours du Trône est généralement un vague exposé des intentions du gouvernement et un rappel avant tout du programme qui l’a fait élire.

Eh non, les mots « pétrole », « pipeline » et « Trans Mountain » n’apparaissent pas dans le discours du Trône du gouvernement Trudeau alors que l’enjeu des changements climatiques, lui, a la part belle. Et alors ? Un discours du Trône est généralement un vague exposé des intentions du gouvernement et, quand il est fraîchement élu, un rappel avant tout du programme qui l’a fait élire. Les libéraux sont toutefois minoritaires, alors on multiplie les bémols, les non-dits et les euphémismes. Leur but n’était pas de plaire à tous, mais de laisser suffisamment place à l’interprétation pour que les autres partis puissent y trouver des brèches par lesquelles, par la suite, faire valoir leurs positions.

Le Bloc québécois en est venu à cette conclusion, comme l’a expliqué son chef, Yves-François Blanchet. Il votera pour, pour mieux s’affirmer au fil des projets et politiques que le gouvernement mettra en avant. Par cette décision, le BQ laisse bien sûr le champ libre aux autres partis désireux de s’opposer. Sinon, n’en doutez pas, ces derniers auraient été moins catégoriques. Aucun ne veut se retrouver en campagne électorale en ce moment. Comme le dit la chanson, a noté avec humour M. Blanchet, « tout le monde veut aller au ciel, mais personne ne veut mourir ».

Les libéraux non plus, et le discours du Trône se devait, pour cela, d’être exempt de ce qui aurait équivalu à des pilules empoisonnées pour les bloquistes, les néodémocrates et les verts. Ces trois partis s’opposent à l’expansion du pipeline Trans Mountain, acheté à prix fort par Ottawa, et dénoncent le développement accru des sables bitumineux. Ils exigent plutôt des actions musclées contre les changements climatiques. M. Trudeau a donc dû ménager leurs susceptibilités, se montrer plus conciliant et multiplier ses appels à la collaboration.

Mais ne nous leurrons pas, le silence du discours sur le pétrole et les pipelines n’est que cosmétique. On en parle sans le dire, le gouvernement utilisant pratiquement les mêmes mots que les premiers ministres provinciaux à Toronto lundi. Il répète vouloir travailler avec « ardeur afin d’acheminer les ressources canadiennes vers de nouveaux marchés ».

Cela n’a évidemment pas suffi aux conservateurs, qui ont crié au déni face aux difficultés de l’industrie pétrolière et des provinces de l’Alberta et de la Saskatchewan. Une réaction prévisible, mais elle aussi marquée du sceau du déni. Ce n’est pas parce que le gouvernement n’en souffle mot qu’il ne fait rien. Il a nommé deux émissaires, Chrystia Freeland et Jim Carr, pour tenter de rétablir les ponts avec l’Ouest. (On verra à l’usage si cela est fructueux.) Plus concret encore, il y a un pipeline actuellement en construction.

L’expansion du pipeline Trans Mountain suit son cours au moment où vous lisez ces lignes. Le premier ministre albertain, Jason Kenney, l’a reconnu lundi dernier à Toronto. Son combat électoral contre Justin Trudeau étant clos, il a souligné avec satisfaction que 2000 travailleurs y oeuvraient et que lui-même avait confiance « que [le projet] se réalisera ». Le lendemain, il se réjouissait du lancement à Edmonton d’une nouvelle étape du projet de construction. « Bonne nouvelle », « un pas en avant important », a-t-il dit.

Ce n’est pas tout. Vendredi, moins de 24 heures après la lecture du discours du Trône, le gouvernement Trudeau a annoncé que la nouvelle tarification du carbone pour les grands émetteurs de gaz à effet de serre albertains, annoncée le 29 octobre par le gouvernement Kenney, répondait aux exigences fédérales pour ces émetteurs, du moins pour l’année 2020. La province sera donc exemptée de cette portion de la taxe fédérale sur le carbone durant cette période, mais pas de celle sur les carburants.

Au bout du compte, si des frictions fédérales-provinciales découlent de ce discours, elles ne seront pas une affaire albertaine. Toutes les provinces se sentiront concernées par l’insistance du gouvernement Trudeau à vouloir instaurer de nouveaux fonds pour la santé au lieu d’augmenter le transfert existant, comme le lui ont encore demandé les premiers ministres provinciaux cette semaine.

Il ne dit rien non plus de leur demande de modification de la Loi sur les évaluations environnementales (C-69) afin qu’elle respecte le pouvoir des provinces d’évaluer les projets relevant de leur compétence et du principe « un projet, une évaluation ». Pour l’instant, le gouvernement se contente de dire qu’il est ouvert à examiner les modalités de mise en oeuvre de la loi.

Justin Trudeau a insisté sur l’environnement plutôt que sur le pétrole parce qu’il en a fait beaucoup pour cette industrie, avec l’achat du pipeline Trans Mountain en particulier, et que cela ne lui a rien donné. Au contraire, ces décisions lui ont fait perdre beaucoup de crédibilité auprès des Canadiens soucieux de l’environnement. Ce sont eux qu’il doit reconquérir pour espérer reprendre pied quand son gouvernement tombera.

Entre-temps, il doit arriver à gouverner. Le leader parlementaire libéral Pablo Rodriguez a dit qu’il négociera au cas par cas avec les partis d’opposition l’adoption des mesures gouvernementales. Le discours du Trône était un premier test, mais, dans les faits, le plus difficile reste à venir.