Les provinces ne veulent pas d'une assurance médicaments fédérale

Les premiers ministres provinciaux et territoriaux se sont réunis en Conseil de la fédération, lundi, à Toronto.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne Les premiers ministres provinciaux et territoriaux se sont réunis en Conseil de la fédération, lundi, à Toronto.

Il s’agit peut-être d’une promesse électorale phare de Justin Trudeau que ses rivaux Jagmeet Singh et Elizabeth May entendent l’obliger à respecter, mais la création d’un programme d’assurance médicament pancanadien ne suscite pas l’enthousiasme des premiers ministres provinciaux. Ils préféreraient de loin qu’Ottawa finance mieux les services de santé actuels avant de songer à élargir l’offre de services au pays.

Les premiers ministres provinciaux et territoriaux réunis en Conseil de la fédération à Toronto lundi ont conclu, dans leur communiqué de presse conjoint, que « tout régime pancanadien proposé devra être conçu en partenariat avec les provinces et territoires ».

En conférence de presse, ils ont laissé tomber les gants blancs pour exprimer ouvertement leur désintérêt.

« Ne commencez pas à élargir le système de santé si vous n’êtes pas en mesure de [le financer] correctement », a lancé le premier ministre conservateur du Manitoba, Brian Pallister. Plus tôt en journée, il avait rappelé que les provinces doivent déjà gérer des listes d’attente de plus en plus longues et des salles d’urgence bondées.

S’ils veulent aller de l’avant, ça devra être à long terme. La dernière chose qu’on veut voir est la mise en place d’un système qui s’érodera par la suite.

« L’assurance médicaments, on peut regarder cela plus tard, avait-il dit. Commençons par obtenir un financement suffisant pour la santé. »

John Horgan, de Colombie-Britannique, pense de même, tout néodémocrate soit-il.

« Nous sommes ouverts à avoir une discussion sur l’implantation d’une assurance médicaments nationale, mais ceux d’entre nous qui avons déjà un programme d’importance en place préféreraient revenir à un partage plus équitable des ressources pour financer la santé. »

De fait, le premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador, Dwight Ball, a rappelé qu’Ottawa ne finance plus que 20 % des coûts du système de santé au pays, alors qu’à l’origine, il était prévu qu’il en finance la moitié.

« S’ils veulent aller de l’avant, ça devra être à long terme, a dit M. Ball. La dernière chose qu’on veut voir est la mise en place d’un système qui s’érodera par la suite. »

Scott Moe, de la Saskatchewan, a été encore plus direct. « Si le gouvernement fédéral veut faire des efforts additionnels en matière d’assurance médicaments, c’est correct, mais cela doit être équitable pour tous les Canadiens et cela doit être financé par le gouvernement fédéral. »

L’Ontarien Doug Ford a confirmé que ce n’était pas davantage une priorité pour lui. Il préférerait lui aussi qu’Ottawa bonifie d’abord ses transferts aux provinces.

Transferts en santé

Les premiers ministres ont en effet réitéré leur demande afin qu’Ottawa augmente annuellement de 5,2 % ses transferts en santé.

De 2004 à 2016, le gouvernement fédéral les a haussés de 6 % chaque année, mais le gouvernement de Justin Trudeau a mis fin à cette pratique en 2017. Il a plutôt arrimé la hausse à la croissance du PIB, avec un taux plancher de 3 %. Il a ajouté une enveloppe forfaitaire de 11,5 milliards de dollars sur 10 ans devant être consacrés aux soins à domicile et en santé mentale.

En campagne électorale cet automne, les troupes de Justin Trudeau ont fait miroiter l’ajout de 6 milliards sur quatre ans, en plus de la croissance prévue du transfert. Le transfert fédéral en santé s’est établi en 2019-2020 à 40,4 milliards.

Le premier ministre québécois, François Legault, a convaincu ses collègues d’exiger d’Ottawa le droit pour une province de se retirer de tout éventuel nouveau programme en santé.

« S’il y a de nouveaux programmes, comme dans le domaine de l’assurance médicaments, alors qu’il y ait une clause de droit de retrait avec pleine compensation [financière] pour les provinces », a soutenu M. Legault. Jason Kenney a abondé dans son sens.

« La position de l’Alberta est exactement la même que celle du Québec », a-t-il lancé. Il a ajouté ensuite en conversation avec Le Devoir qu’il n’avait pas « pantoute » l’intention de bonifier l’assurance médicaments de sa province et se retirerait d’un programme fédéral allant en ce sens.

En juin dernier, le conseil consultatif mis sur pied par Ottawa pour étudier la création éventuelle d’une assurance médicaments à l’échelle canadienne a conclu qu’en assurant d’abord un nombre limité de médicaments considérés comme essentiels, le programme coûterait 3,5 milliards en 2022. Le coût atteindrait 15 milliards par an une fois la liste des médicaments couverts devenue plus exhaustive.

Aider l’Ouest

Les premiers ministres ont par ailleurs convenu au terme de leur rencontre à Toronto de réclamer d’une seule voix à Ottawa la révision du Programme de stabilisation fiscale. Ce programme fédéral vient en aide aux provinces subissant une baisse subite et radicale — d’au moins 5 % — de leurs revenus fiscaux annuels.

Le programme, qui n’a pas été revu depuis des décennies, plafonne l’aide à 60 $ par habitant, ce que l’Alberta, durement touchée par la chute du prix du pétrole en 2014, juge insuffisant.

L’Alberta a obtenu 250 millions de dollars en 2015-2016 de ce programme. M. Kenney aimerait une somme additionnelle de 1,7 milliard.

Soucieux de ne pas s’entre-déchirer, les premiers ministres ont convenu de ne pas discuter du programme, beaucoup plus épineux, de la péréquation.