Cinq ministres en première ligne à Ottawa

La lecture du discours du Trône permettra de mieux cerner les priorités du gouvernement de Justin Trudeau.
Photo: iStock La lecture du discours du Trône permettra de mieux cerner les priorités du gouvernement de Justin Trudeau.

Six semaines après des élections qui ont redessiné la carte politique canadienne, les travaux parlementaires reprendront jeudi à Ottawa. La lecture du discours du Trône permettra de mieux cerner les priorités du gouvernement de Justin Trudeau. Mais, déjà, cinq ministres savent qu’ils seront au coeur de l’action et de l’actualité : coup d’oeil sur ce qui les attend.​
 

Patrimoine canadien : Steven Guilbeault

Bienvenue en politique, monsieur Guilbeault ! Le nouveau ministre du Patrimoine canadien aura droit à un véritable baptême du feu dès la rentrée parlementaire.

En janvier 2020, il recevra le très attendu rapport du groupe d’experts qu’Ottawa avait mandaté en juin dernier pour préparer le cadre législatif de la réforme promise des lois canadiennes sur les télécommunications et la radiodiffusion. De l’avis général, ce sera du costaud, et du complexe.

Au coeur de ce rapport, il y aura l’épineuse question des géants du Web : comment les faire contribuer à la « production, la distribution et la découverte du contenu canadien » ? En juin dernier, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, qui a passé deux décennies à prôner qu’il fallait laisser Internet se développer sans contraintes réglementaires, changeait son fusil d’épaule et recommandait au gouvernement de modifier en profondeur le système actuel.

Justin Trudeau a autrement promis en campagne électorale que les profits que les plateformes étrangères font au Canada seront imposés à hauteur de 3 % dès cette année. Les libéraux entendent aussi appliquer la TPS sur les produits intangibles, comme ceux qu’offre Netflix, mais ils n’ont pas précisé d’échéancier. Dans les deux cas, le ministère des Finances sera aux commandes du dossier.

Par ailleurs, Steven Guilbeault aura un autre dossier chaud à gérer dans les prochaines semaines : achever la révision de la Loi sur le droit d’auteur, dont la dernière version, adoptée en 2012, a signalé des reculs importants pour les ayants droit. Le travail sur cette question est bien avancé : le Comité permanent de l’Industrie et le Comité permanent du Patrimoine canadien ont chacun remis des rapports détaillés dans les derniers mois.

Dernier dossier important : celui de l’aide aux médias écrits. Ottawa a adopté un plan de 595 millions de dollars, comprenant un crédit d’impôt remboursable de 25 % sur la masse salariale, mais doit encore préciser les critères d’admission à un volet qui concerne la philanthropie.

Guillaume Bourgault-Côté

Environnement : Jonathan Wilkinson

Le nouveau ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, hérite d’un portefeuille hautement périlleux dans un contexte de profondes divisions régionales exacerbées par la lutte contre les changements climatiques. Il devra non seulement défendre la taxe fédérale sur le carbone qui continue d’être contestée devant les tribunaux, mais il pourrait aussi avoir à annoncer, au cours de ce nouveau mandat, ce qu’il en adviendra à moyen terme. Pour l’instant, on sait seulement que la taxe atteindra 50 $ la tonne d’équivalent CO2 en 2022. Mais après ?

Le Directeur parlementaire du budget a calculé qu’en l’absence d’autres mesures de lutte contre les changements climatiques, la taxe devrait atteindre 102 $ la tonne d’ici 2030 pour permettre au Canada d’atteindre sa cible de réduction de gaz à effet de serre (GES). La prédecesseure de M. Wilkinson, Catherine McKenna, avait rejeté ce chiffre, mais indiqué en campagne que toute hausse éventuelle devrait au préalable faire l’objet de négociations avec les provinces.

Les libéraux ont aussi promis de placer le Canada sur une ambitieuse trajectoire climatique qui doit conduire le pays à la carboneutralité en 2050. Cet objectif implique que le gouvernement devra déposer un projet de loi fixant des cibles quinquennales contraignantes de réduction de GES et les accompagner chaque fois d’un plan pour les atteindre.

M. Wilkinson devra également procéder à la bonification des incitatifs pour l’achat de véhicules électriques, notamment une remise allant jusqu’à 2000 $ pour l’achat de véhicules d’occasion, ainsi que l’installation de 5000 bornes de recharge le long de l’autoroute transcanadienne. Il devra de plus mettre en place les incitatifs promis pour favoriser les rénovations écoénergétiques (évaluation gratuite et prêt sans intérêt de 40 000 $) et l’achat de maisons certifiées zéro émission (subvention de 5000 $).

Enfin, le ministre pilotera la lutte — encore embryonnaire — contre le plastique à usage unique et présidera à la plantation de deux milliards d’arbres d’ici 10 ans.

Hélène Buzzetti

Santé : Patty Hajdu

Décidément, chaque nouveau mandat de Justin Trudeau aura été marqué par l’obligation de légiférer rapidement sur l’aide médicale à mourir. Après le scrutin de 2015, les troupes libérales avaient dû adopter dans l’urgence une loi légalisant la pratique, pressés qu’ils étaient par le sursis de 12 mois — qui se terminait en février, mais qui a finalement été prolongé — accordé par la Cour suprême. Cette fois, ils ont jusqu’à la mi-mars pour réécrire leur loi, dont le critère de mort raisonnablement prévisible a été invalidé cet automne par la Cour supérieure du Québec.

La nouvelle ministre de la Santé, Patty Hajdu, a reconnu lors de son assermentation que ce sera là « une de [s] es premières tâches. » Elle pourrait aussi décider, par la même occasion, de se pencher sur l’accès à l’aide médicale à mourir pour les mineurs et sur les directives anticipées (permettant à des personnes se sachant atteintes d’une maladie dégénérative de réclamer l’aide à mourir en prévision du moment où elles ne seront plus en mesure de le faire).

Mais ce ne sera pas la seule tâche délicate qui attend la nouvelle ministre. Mme Hajdu devra aussi aller de l’avant avec l’instauration du régime d’assurance médicaments « universel » et « national » promis par les libéraux et que réclament à hauts cris les troupes néodémocrates.

La mission nécessitera de négocier avec les provinces, qui en assumeront une partie des frais. Déjà, le Québec, qui dispose de son propre régime mixte privé-public, rappelle qu’il s’agit d’un champ de compétence provinciale. D’autres négociations (et frictions ?) fédéral-provincial sont à prévoir si Ottawa entend aller de l’avant avec sa promesse d’instaurer des « normes nationales claires » pour l’accès aux services de santé mentale.

Hélène Buzzetti

Leader parlementaire : Pablo Rodriguez

Après avoir été whip du gouvernement (2017-2018), puis ministre du Patrimoine canadien à la fin du dernier mandat, Pablo Rodriguez hérite d’une tâche colossale dans cette 43e législature : comme leader parlementaire du gouvernement, ce sera beaucoup à lui de faire fonctionner ce Parlement minoritaire.

« On peut s’attendre à tout en ce moment, disait vendredi un stratège libéral. On va voir à l’usage le niveau de collaboration des autres partis. Mais la tâche va être délicate pour le leader, mais aussi pour tous les ministres : sur chaque projet de loi, on va devoir travailler en amont pour aller chercher des appuis. »

Les libéraux pensent toutefois être « capables de trouver au moins un partenaire pour tous les projets. Après, il y a des jeux politiques ou de marchandage qui vont se faire. Mais on croit que le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique seront là ».

Les efforts de réseautage et d’échange devront aussi se faire autour des comités parlementaires (qui étudient les projets de loi), car les quatre partis d’opposition seront là aussi majoritaires. « Ce sera le travail du leader de coordonner tout ça pour s’assurer qu’un projet de loi ne se retrouve pas bloqué dans le système », dit-on.

Organisateur expérimenté, M. Rodriguez a passé ses sept premières années à Ottawa à observer des gouvernements minoritaires (sous Paul Martin et Stephen Harper) : il connaît théoriquement la dynamique. « Il peut passer à l’attaque quand il le faut, mais aussi ne pas mettre d’huile sur le feu, estime notre source. Il a une bonne capacité à écouter les gens et à essayer de voir les avenues de compromis. »

Ce sont là des atouts qui lui seront aussi utiles dans l’autre volet de son mandat : lieutenant politique de Justin Trudeau pour le Québec, province où les libéraux ont perdu cinq sièges en octobre… et où le Bloc québécois est redevenu un acteur incontournable.

Guillaume Bourgault-Côté

Emploi : Carla Qualtrough

Carla Qualtrough prendra la relève de Jean-Yves Duclos à l’Emploi et au Développement de la main-d’oeuvre pour faire avancer le programme social du gouvernement de Justin Trudeau et elle aura beaucoup de pain sur la planche. En effet, tout comme en 2015, le Parti libéral a multiplié les promesses en la matière.

Certaines devraient être plutôt simples à mettre en place. C’est le cas, par exemple, de la bonification de 15 % de l’Allocation canadienne pour enfants (ACE) destinée aux bambins de moins d’un an. La mesure ne devrait pas susciter d’opposition : l’ACE est une des grandes réalisations du gouvernement Trudeau, Statistique Canada ayant conclu qu’elle était en grande partie responsable de la sortie de 300 000 enfants de la pauvreté.

Le prolongement de 15 à 26 semaines du congé maladie auquel ont droit les travailleurs contribuant au programme d’assurance-emploi devrait lui aussi se faire sans trop d’embûches, tout comme l’ajout de 15 semaines au congé pour les parents qui adoptent.

Les choses pourraient se compliquer lorsque Mme Qualtrough s’attellera à l’instauration du congé familial payé garanti promis en campagne. Il s’agirait d’un « revenu garanti » pendant la première année de l’enfant pour les parents qui ne sont pas admissibles à l’assurance parentale actuelle ou qui ne s’y sont pas qualifiés parce qu’ils étaient entre deux emplois ou n’avaient pas accumulé assez d’heures de travail au moment de l’arrivée de bébé.

La ministre devra aussi entamer des discussions avec ses homologues provinciaux pour réaliser la promesse libérale de créer jusqu’à 250 000 places en service de garde avant et après l’école, dont au moins 10 % avec des heures prolongées, et de diminuer de 10 % le coût des places dans l’ensemble du pays.

Il faudra attendre la publication des lettres de mandat pour savoir si c’est aussi Mme Qualtrough qui sera responsable de la bonification de 10 % de la Sécurité de vieillesse pour les aînés de 75 ans ou plus et de la création d’une prestation d’assurance carrière destinée aux travailleurs ayant oeuvré au moins cinq ans au sein d’une entreprise qui ferme ses portes.

Hélène Buzzetti