Steven Guilbeault dans l’écosystème politique

Toute la mise en marché politique du candidat Guilbeault s’est faite autour de son parcours de militant vert.
Illustration: Thibault Toute la mise en marché politique du candidat Guilbeault s’est faite autour de son parcours de militant vert.

Grimper à la tour du CN pour forcer le Canada à ratifier le Protocole de Kyoto peut mener à tout… y compris au sommet du ministère du Patrimoine canadien. C’est ce que Steven Guilbeault a découvert cette semaine, au grand dam de certains. Étonnant, peut-être : mais pour deux anciennes ministres qui ont vu neiger, être à la table du pouvoir, même dans un autre fauteuil que l’Environnement, est majeur.

Il restait quatre jours à la campagne électorale. De passage à Montréal pour un dernier rassemblement partisan, Justin Trudeau avait la voix éraillée — mais quasi euphorique — pour présenter un « candidat exceptionnel qui va nous aider à avancer, pas juste pour le Québec, pas juste pour le Canada, mais pour la planète entière ! Steven Guilbeault » !

Le millier de partisans réunis dans les anciennes usines Angus ont alors acclamé bruyamment l’écologiste le plus célèbre du Québec. Ni ce soir-là ni à aucun autre moment depuis que Steven Guilbeault a choisi de se lancer en politique quelqu’un aurait pu songer que Justin Trudeau avait trouvé son prochain ministre du Patrimoine.

Normal : toute la mise en marché politique du candidat Guilbeault s’est faite autour de son parcours de militant vert. « Steven Guilbeault a décidé de se joindre à nous parce qu’il veut faire partie de la solution et qu’il sait que nous devons nous attaquer au problème des changements climatiques », résumait M. Trudeau dans la vidéo promotionnelle vantant la candidature du futur député de Laurier–Sainte-Marie.

Le futur ministre situait tout naturellement sa candidature dans cet esprit durant la campagne. « On a besoin d’un mouvement écolo vibrant pour faire pression sur les décideurs, disait-il au Devoir en septembre. Mais on a aussi besoin de gens qui sont dans les centres de décision, qui connaissent et comprennent les enjeux et qui veulent travailler là-dessus. C’est ce que je veux faire. »

Partant de là, nombreux sont ceux qui ont cru — ou espéré — que Steven Guilbeault serait nommé ministre de l’Environnement et qu’il donnerait au gouvernement Trudeau une impulsion plus forte dans la lutte contre les changements climatiques. D’où la déception exprimée par plusieurs cette semaine. « Force est de constater qu’il a été instrumentalisé par Justin Trudeau. Et nous avec lui », a dit l’artiste et militant Dominic Champagne.

« Steven Guilbeault ne sera pas [à la tête] d’un ministère où il pourra contribuer de façon significative à la lutte contre le réchauffement climatique », écrivait M. Champagne jeudi. « C’est comme si on giflait tous ceux et celles qui ont cru que la présence de Steven Guilbeault au Parti libéral pourrait faire une différence », a ajouté Laure Waridel, avec qui Steven Guilbeault avait cofondé Équiterre au début des années 1990.

« ll n’a pas été placé à l’Environnement justement parce que c’est un écologiste », constatait Karel Mayrand (de la Fondation David Suzuki). Comme si Justin Trudeau avait eu peur de son député militant.

Être à la table

Mais pour Liza Frulla, qui a occupé plusieurs ministères à Québec et à Ottawa (dont Patrimoine canadien), il faut comprendre « la dynamique d’un Conseil des ministres » pour réaliser que Steven Guilbeault est bel et bien assis à la table des décisions et qu’il est l’un des 36 Canadiens à y être. « Les décisions ne se prennent pas seul. Steven Guilbeault arrive avec une réputation tellement forte qu’il est impossible qu’il n’ait pas une énorme influence quand on va parler d’environnement à la table, dans un Conseil où il est considéré comme étant l’Expert. »

« Il va pouvoir contribuer [à la discussion sur les changements climatiques] au sein du cabinet et dans les comités ministériels », dit aussi Sheila Copps, qui a été ministre de l’Environnement dans le premier gouvernement Chrétien, puis ministre du Patrimoine canadien. C’est là essentiellement le message qu’a lancé Justin Trudeau mercredi en point de presse : la question climatique « touche tout ce qu’un gouvernement peut faire », et tous les ministres seront impliqués dans la discussion.

Grosse marche

« J’ai été surpris que des gens soient surpris qu’il ne se retrouve pas à l’Environnement. Ça allait de soi qu’il n’y soit pas », disait vendredi Robert Asselin, ancien conseiller de Justin Trudeau et du ministre Bill Morneau. Une question d’environnement… politique, explique-t-il.

Celui qui travaille maintenant dans le secteur privé et est associé à la Munk School of Global Affairs and Public Policy ne voyait pas comment le premier ministre aurait pu confier un dossier d’une telle importance à une recrue. « Le dossier climatique est sûrement le plus important en ce moment. Et aussi compétent que soit M. Guilbeault, ç’aurait été une très grosse marche pour lui en commençant. »

Aussi compétent que soit M. Guilbeault, ç’aurait été une très grosse marche pour lui en commençant

Le cabinet 2015 comprenait un nombre impressionnant d’élus sans expérience : 18 sur 30 (dont la ministre de l’Environnement, Catherine McKenna). Mais cela n’a pas été sans heurts, et la mise en oeuvre de plusieurs dossiers a été ardue durant le premier mandat. « Steven Guilbeault est flambant neuf en politique, rappelle Sheila Copps. Cela a nui à ses chances d’aller directement à l’Environnement. C’est beaucoup plus difficile comme poste, et beaucoup plus ardu d’aller chercher des consensus qu’à Patrimoine. »

En ce sens, le choix de Jonathan Wilkinson à l’Environnement et à la Lutte contre les changements climatiques apparaît sensé : élu en 2015, il a été secrétaire parlementaire de Mme McKenna pendant trois ans avant d’être nommé ministre des Pêches et des Océans. Il a travaillé pendant 20 ans dans des entreprises de technologies vertes. Il faisait partie cet automne — avec M. Guilbeault — de la liste des 25 candidats recommandés par l’organisme non partisan GreenPAC, qui vise à l’élection de leaders environnementaux au Canada.

Distance parlementaire

Outre que la nomination de Steven Guilbeault aurait probablement provoqué un blocage instantané avec l’Alberta et la Saskatchewan, Robert Asselin estime que « c’est rarement une bonne idée de mettre un militant dans le dossier » pour lequel il milite. « C’était un mantra chez Robert Bourassa, ajoute Liza Frulla : il fallait prendre une distance « parlementaire » avec son milieu et aller apprendre pour se faire les dents. »

La règle n’est pas absolue en ce sens, et les résultats varient : on a vu des médecins devenir ministres de la Santé (Philippe Couillard, Gaétan Barrette), un acteur être nommé à la Culture (Maka Kotto) et les ministres économiques sont généralement très près du milieu des affaires. On a aussi vu une ministre de la Condition féminine qui ne se disait pas féministe (Lise Thériault) et un ministre fédéral de la Science qui ne croyait pas en la théorie de l’évolution des espèces (Gary Goodyear)…

Dans le cas présent, Mme Frulla estime tout de même que « la plus grande qualité de Steven Guilbeault, c’est d’être un militant » qui sait être à l’écoute et qui sait défendre sa cause. Cette longue expérience, « il peut la mettre au profit de la culture » et en faire bénéficier ce secteur, pense-t-elle. Reste toutefois à voir si cela fera avancer la « planète entière », comme le promettait Justin Trudeau.



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