Un mandat quasi impossible

Justin Trudeau ne viendra jamais à bout du sentiment d’aliénation de l’Ouest.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Justin Trudeau ne viendra jamais à bout du sentiment d’aliénation de l’Ouest.

Les députés libéraux élus et défaits se sont retrouvés jeudi à Ottawa pour une réunion qu’on disait informelle. Ils affichaient presque tous l’air le plus humble possible. Il y avait de quoi, après avoir été réduits au rang de gouvernement minoritaire, sans député en Alberta et en Saskatchewan et cinq de moins au Québec où le Bloc québécois a repris solidement pied.

La députation québécoise avoue devoir analyser les raisons du recul en région et la part qu’y a joué la position de leur chef Justin Trudeau au sujet d’une possible contestation de la Loi sur la laïcité. On jongle avec l’idée d’avoir un lieutenant québécois capable de mieux faire le pont entre le terrain et le Cabinet. L’idée a ses mérites, mais avoir davantage de Québécois dans des positions clés au sein du bureau du premier ministre aiderait à ce qu’on y comprenne mieux les sentiments et les attentes de la population. Et les 35 députés ont le devoir de lui donner l’heure juste.

Il n’a pas les mêmes antennes en Alberta et en Saskatchewan d’où le Partilibéral a été évincé. En plus, les deux gouvernements conservateurs provinciaux lui mènent une lutte farouchement partisane, attisant volontiers un sentiment bien réel d’aliénation régionale.

Pilier des cabinets Chrétien, Martin et Trudeau, Ralph Goodale a perdu le seul siège libéral en Saskatchewan, le 21 octobre dernier. À son arrivée au caucus jeudi, il a bien résumé le défi du nouveau gouvernement : calmer le sentiment d’aliénation de l’Ouest tout en continuant de lutter contre les changements climatiques.

Le mandat des libéraux va effectivement dans deux directions. La majorité des Canadiens ont voté pour des partis, libéraux inclus, qui appuient la taxe sur le carbone et des mesures plus vigoureuses pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Une majorité de Canadiens, si on additionne les votes libéraux et conservateurs, ont aussi appuyé la réalisation du projet d’expansion du pipeline Trans Mountain. Le gouvernement Trudeau l’a même acheté pour en assurer la survie. Cela n’a toutefois pas persuadé les Albertains qu’il voulait à la fois soutenir leur industrie pétrolière et la transition du pays vers une économie verte.

Mais est-ce possible de satisfaire les Prairies et le reste du pays ? Les premiers ministres albertain, Jason Kenney, et saskatchewanais, Scott Moe, exigent rien de moins que la fin de la taxe sur le carbone, la levée du moratoire sur le transport des hydrocarbures le long de la côte nord de la Colombie-Britannique, la mise au rancart de la nouvelle loi sur l’évaluation environnementale, la renégociation de la péréquation.

Il est impossible pour le chef libéral d’accéder à toutes ces demandes. De toute façon, ce ne sont pas MM. Kenney et Moe qu’il doit rassurer, mais les citoyens des deux provinces qui subissent depuis quelques années les effets des difficultés du secteur pétrolier. Selon le politologue Frédéric Boily, de l’Université de l’Alberta, la population a le sentiment que le gouvernement central n’en réalise pas l’ampleur, ne la comprend pas ou, pire, laisse poindre un certain mépris pour leur principale industrie.

Justin Trudeau ne viendra jamais à bout du sentiment d’aliénation de l’Ouest. Il est trop ancré et ancien pour disparaître, bien qu’il se manifeste avec une intensité variable selon les époques. À la fin du XIXe siècle, ce sont les tarifs douaniers introduits par John A. Macdonald pour décourager le commerce vers les États-Unis et favoriser les échanges est-ouest qui semaient la grogne. La redistribution des terres, encore imposée par Ottawa et contre laquelle s’étaient soulevés les Métis menés par Louis Riel, avait remis le feu aux poudres et plus tard, la politique sur le transport du grain par rail ou encore la Politique nationale de l’énergie de Pierre Elliott Trudeau, mise en place après qu’il n’a fait élire que deux députés manitobains dans l’Ouest. La bougie d’allumage a toujours été une politique économique jugée injuste pour la région et décidée par un gouvernement central contrôlé par les politiciens ontariens et québécois.

La région n’a jamais été un terreau libéral, mais en 1997, après n’avoir récolté que 15 sièges dans les quatre provinces de l’Ouest, Jean Chrétien avait formé au sein de son caucus un groupe de députés et de sénateurs à qui il avait donné le mandat de sillonner l’Ouest, d’y rencontrer les gens et de revenir avec des recommandations pour répondre à leurs préoccupations. Elles ont peu changé. Les gens voulaient entre autres un meilleur accès aux marchés étrangers pour leurs ressources naturelles et qu’aucune taxe sur le carbone ne soit mise en place.

Avec Trans Mountain, M. Trudeau tente déjà de satisfaire la première demande, mais il ne veut pas et ne peut pas accéder à la seconde sans trahir le reste du pays. La « quadrature du cercle », disait M. Goodale. C’est vrai, mais que l’histoire se répète ou non, le gouvernement actuel est condamné à tenter de la résoudre.