Ottawa minimise l’attaque au cocktail Molotov de son ambassade à Port-au-Prince

Les contestataires haïtiens font brûler des pneus pour ériger des barricades dans les rues de Port-au-Prince.
Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse Les contestataires haïtiens font brûler des pneus pour ériger des barricades dans les rues de Port-au-Prince.

Le Canada minimise l’attaque de la semaine dernière de son ambassade à Port-au-Prince, au cocktail Molotov et aux pneus incendiés, en la qualifiant « d’opportuniste » et d’uniquement « en lien avec les manifestations importantes qui ont eu lieu à proximité » de sa représentation diplomatique, a indiqué Affaires mondiales Canada au Devoir.

Ottawa ne croit pas que cette violence ait été induite par les nombreux appels lancés au Canada de cesser de soutenir Jovenel Moïse, un président que la rue haïtienne appelle à la démission depuis le début de l’année.

« L’ambassade est située sur une artère principale [route de Delmas], un couloir qui est utilisé par la grande majorité des manifestations, a indiqué Angela Savard, porte-parole du ministère. Durant ces manifestations, il arrive pour les manifestants de lancer des pierres sur des édifices comme des banques, commerces et l’ambassade alors qu’ils circulent tout au long de la route en direction de Pétion-Ville. Ces actes sont opportunistes. »

Depuis plusieurs semaines, le Canada est la cible de vives critiques en Haïti, tout comme au sein de la diaspora haïtienne au pays.

Les manifestants comprennent bien sûr la gravité d’un tel geste, mais c’est ce geste symbolique qu’ils ont voulu poser

Ces voix réclament la fin du soutien « financier, policier et diplomatique » accordé par Ottawa à la présidence de Jovenel Moïse, mais également le retrait officiel du Canada du Core Group, composé de plusieurs pays proches d’Haïti et dont le Canada, les États-Unis et la France font partie.

Ce groupe vise à favoriser le développement démocratique et social de la Perle des Antilles. Le groupe est accusé aujourd’hui de favoriser le maintien en fonction du président contesté.

La semaine dernière, l’ambassade de France à Port-au-Prince a été attaquée au cocktail Molotov, ont rapporté plusieurs médias locaux. La représentation diplomatique américaine a également été la cible des manifestants.

« La rue de l’ambassade canadienne est une rue passante, c’est vrai, dit Frantz André, porte-parole du mouvement Solidarité Québec-Haïti. Mais l’attaque était ciblée. Les manifestants comprennent bien sûr la gravité d’un tel geste, mais c’est ce geste symbolique qu’ils ont voulu poser. »

Par voie de communiqué, le ministère des Affaires étrangères haïtien s’est d’ailleurs officiellement excusé pour l’érection « d’une barricade enflammée devant l’enceinte de l’ambassade du Canada » et l’envoi de « cocktail Molotov sur la cour de ladite ambassade », qualifiant ces gestes de « barbares » et de « contraires à l’esprit d’hospitalité du peuple haïtien ». Une enquête a été ouverte.

Parfum de corruption

Mardi, la tension a baissé d’un cran dans les rues de la capitale Port-au-Prince, a rapporté le média haïtien en ligne VBI, et ce, après huit semaines de manifestations qui ont fait un total de 42 morts, dont 19 tués par la police, selon les chiffres dévoilés la semaine dernière par l’ONU.

Cet apaisement pourrait s’expliquer en partie par l’arrivée sur le territoire haïtien lundi de l’armée américaine, venue accompagner le navire-hôpital USNS Comfort, selon M. André. Le bateau doit offrir une assistance médicale aux Haïtiens, jusqu’au 13 novembre prochain.

Haïti s’enlise dans une crise politique et sociale depuis le début de l’année et la publication d’un rapport de la Cour des comptes sur le détournement des fonds du PetroCaribe prêté par le Venezuela à Haïti pour assurer le développement du pays.

Jovenel Moïse, tout comme d’anciens présidents et ministres, est accusé d’avoir profité de cet argent en alimentant, entre autres, un régime de corruption dont Haïti, depuis la fin de sa dictature, peine à se sortir. Les manifestations de février dernier ont repris de l’ampleur début septembre avec l’annonce de l’augmentation du prix de l’essence. Le mandat de Jovenel Moïse doit prendre fin en 2022.

Appel d’artistes internationaux

Dans une lettre publiée il y a quelques jours, une centaine de personnalités canadiennes, québécoises et internationales, dont les militants David Suzuki et Maude Barlow, le musicien Roger Waters, la politicienne Sue Montgomery et l’écrivain Yann Martel, rappellent la fraude électorale et la suppression de votes qui ont permis à M. Moïse d’accéder au palais présidentiel.

« À peine un électeur sur cinq a pu voter, écrivent-ils. La population s’est clairement opposée à l’élection de Moïse depuis le début, mais il s’accroche au pouvoir, parce qu’il est soutenu par les États-Unis, le Canada et les membres du Core Group. »

Selon eux, les déclarations du gouvernement canadien « ignorent complètement l’illégitimité électorale de la présidence et minimisent l’ampleur de la corruption et de la violence envers les manifestants ». Ils réclament un signe clair de Justin Trudeau en faveur d’Haïti, et ce, en cessant « de soutenir un président corrompu, répressif et illégitime que le peuple rejette massivement ».

Le mois dernier, le Canada a nommé un nouvel ambassadeur en Haïti, Stuart Savage. Ce poste était occupé depuis deux ans par le diplomate André Frenette. Ce changement de garde était prévu de longue date, assure Affaires mondiales Canada.

Mardi, l’ambassade canadienne était toujours fermée et Ottawa invite les Canadiens à éviter tous voyages non essentiels en Haïti, en raison de « l’instabilité politique persistante » et des pénuries d’eau, de nourritures et de carburant qui en découlent.