Quelle voix pour l’Ouest dans le prochain Conseil des ministres?

Le premier ministre Trudeau s’est donné jusqu’au 20 novembre pour former son cabinet.
Photo: Dave Chan Agence France-Presse Le premier ministre Trudeau s’est donné jusqu’au 20 novembre pour former son cabinet.

Durant la campagne électorale de 1993, le chef libéral Jean Chrétien s’était fait demander s’il allait nommer des ministres de la région de Québec, la ville. « Si vous élisez des libéraux », avait-il sèchement répondu. Mais si on avait parlé de la province de Québec, la réponse aurait-elle été la même ? Et en 2019, l’Alberta et la Saskatchewan doivent-elles s’en satisfaire après avoir évincé les libéraux le 21 octobre dernier ?

Ce résultat est le cri du coeur d’une région qui traverse une période économique difficile et qui se croit négligée et incomprise. Le gouvernement doit tendre l’oreille, faire preuve de compréhension et chercher des solutions, mais nommer un ministre d’une de ces deux provinces n’est pas la seule manière de leur donner une voix et ce n’est peut-être même pas la meilleure.

Rien n’oblige un premier ministre à nommer des ministres de chaque province. Selon un vieux routier des officines ministérielles fédérales, c’est mieux, mais ce n’est qu’une convention. Lui qui a plusieurs fois aidé un certain premier ministre à former et à remanier son cabinet note que le respect de cette convention a, à plus d’une occasion, servi à sauver les apparences plutôt qu’à offrir une voix forte à une province.

À quoi bon avoir un ministre de poids léger si la province est absente du lieu où les vraies décisions se prennent au jour le jour, demande-t-il ? Le vrai pouvoir se trouve au bureau du premier ministre et dans un cercle restreint de ministres influents ayant l’oreille du chef.

La représentativité régionale demeure tout de même un enjeu après chaque scrutin, comme c’est le cas actuellement en Alberta et en Saskatchewan. Mais sans député libéral, ces deux provinces ne peuvent espérer un siège au Conseil des ministres sans obliger le premier ministre Justin Trudeau à nommer un non-élu. Cela soulève cependant des questions sur la légitimité démocratique du ministre et sur sa capacité de rendre des comptes.

Une telle nomination ne serait ni illégale ni une première, mais le fait est rare. Et traditionnellement, ce non-élu s’empresse de se faire élire lors d’une élection complémentaire, s’il n’a pas été recruté au Sénat ou n’est pas sur le point d’y être nommé.

Les premiers ministres conservateurs Brian Mulroney et Stephen Harper ont eu recours à une de ces deux méthodes. En 1988, Lucien Bouchard a rejoint le cabinet de M. Mulroney trois mois avant de se faire élire dans la circonscription de Lac-Saint-Jean. En 2006, le Montréalais Michael Fortier fut nommé ministre par M. Harper, qui l’a rapidement nommé au Sénat. Il voulait ainsi suppléer à l’absence de député dans la métropole.

Le hic est que, pour tenir une élection complémentaire en Alberta ou en Saskatchewan, il faudrait convaincre un conservateur de démissionner, ce qu’il serait farfelu d’espérer. Nommer un sénateur s’avère plus compliqué depuis 2015. Avant son élection cette année-là, M. Trudeau a exclu les sénateurs libéraux de son caucus. Ils ne sont plus membres de son parti. Puis, une fois élu, le premier ministre a instauré un système de sénateurs indépendants. Il pourrait toujours en solliciter un qu’il juge bien branché sur les provinces des Prairies, mais il devrait lui faire confiance pour le nommer au cabinet. Et pour cela, il faudrait que cette personne accepte de se plier à la solidarité ministérielle dans un gouvernement dont certaines politiques irriteront inévitablement l’Ouest. On n’a qu’à penser au maintien de la taxe sur le carbone ou au contrôle des armes à feu.

Selon notre vétéran, qui a préféré garder l’anonymat, l’Ouest gagnerait davantage à avoir un poids lourd au sein du bureau du premier ministre. Il note que M. Trudeau a déjà fait appel pour son équipe de transition à l’Albertaine Anne McLellan, qui fut pendant près de 13 ans députée libérale et une des ministres les plus puissantes des gouvernements Chrétien et Martin. Elle est respectée et personne ne songerait à l’accuser de ne pas comprendre sa province.

Si M. Trudeau peut trouver la bonne personne pour occuper un poste supérieur au sein de son bureau, avec de larges responsabilités, une personne des Prairies, en somme, qui décode bien les préoccupations de l’Alberta et de la Saskatchewan, la peur de ces deux provinces de ne pas être entendues sera atténuée, croit-il. Il pense que l’influent ministre saskatchewanais défait Ralph Goodale serait, par exemple, un chef de cabinet incontestable.

Sans nommer personne, la p.-d.g. de la Canada West Foundation, Martha Hall Findlay, a confié au Calgary Herald que quelqu’un doit pouvoir parler pour les Prairies au cabinet, mais qu’elle « se fiche d’où elle vient ». Selon elle, il faut une personne capable de comprendre et de faire comprendre la réalité de l’Ouest et de l’industrie pétrolière et d’influencer les décisions les concernant. « Cela est plus important que d’avoir quelqu’un de l’Alberta ou de la Saskatchewan », dit-elle.

Le premier ministre Trudeau s’est donné jusqu’au 20 novembre pour former son cabinet, du temps dont il a bien besoin. Pour faire le bon choix en attendant que les esprits encore échauffés se calment.