Puigdemont «persona non grata» au Canada

Le bureau d’Immigration et Citoyenneté Canada à Paris a justifié sa décision par les actions judiciaires intentées contre l’ex-leader indépendantiste et ancien président de la Catalogne Carles Puigdemont en Espagne pour son rôle dans le référendum catalan de 2017, considéré comme illégal par Madrid.
Photo: Francisco Seco Associated Press Le bureau d’Immigration et Citoyenneté Canada à Paris a justifié sa décision par les actions judiciaires intentées contre l’ex-leader indépendantiste et ancien président de la Catalogne Carles Puigdemont en Espagne pour son rôle dans le référendum catalan de 2017, considéré comme illégal par Madrid.

Le ministère fédéral de l’Immigration a refusé mardi la demande d’autorisation de voyage électronique (AVE) de l’ancien président catalan Carles Puigdemont, après cinq mois d’attente. L’indépendantiste, accusé de sédition et de détournement de fonds publics par la justice espagnole, contestera la décision en Cour fédérale.

Quelques heures plus tard, l’Assemblée nationale adoptait une motion à l’unanimité pour manifester son inquiétude à l’égard « des peines très sévères » infligées par la justice espagnole « à des politiciens catalans élus légitimement et démocratiquement ».

« Je reste perplexe », a déclaré le premier ministre québécois, François Legault, en mêlée de presse, sans toutefois aller jusqu’à dénoncer la décision fédérale. « Je voudrais que le gouvernement du Canada nous explique pourquoi il refuse de donner ce visa-là avant de dire si c’est normal ou non. »

L’explication

Le bureau d’Immigration et Citoyenneté Canada à Paris s’est justifié, dans une lettre envoyée à l’avocat québécois de M. Puigdemont, par les actions judiciaires intentées contre l’ex-leader indépendantiste en Espagne pour son rôle dans le référendum catalan en 2017, considéré comme illégal par Madrid. « L’agent arrive à la conclusion que, compte tenu des accusations qui sont pendantes contre M. Puigdemont en Espagne, il pourrait être interdit de territoire au Canada et, sur cette base-là, il lui refuse l’autorisation de voyage électronique », a résumé son avocat, Me Stéphane Handfield, en entrevue au Devoir.

« Je trouve ça à la limite un peu ridicule parce que le ministère est au courant des accusations qui pèsent contre M. Puigdemont depuis plusieurs mois », a-t-il ajouté, tout en disant soupçonner une manoeuvre politique. « Pourquoi avoir attendu tout ce temps-là pour rendre une décision comme celle-là », a-t-il demandé.

« Les raisons pour lesquelles une personne peut être jugée interdite de territoire comprennent la criminalité, un grave problème de santé, le fait d’avoir menti dans sa demande ou pendant une entrevue », a rappelé Mathieu Genest, le porte-parole du ministre fédéral de l’Immigration, Ahmed Hussen, sans donner d’explication sur le long délai. Chaque demande d’AVE est traitée « au cas par cas » conformément à la loi et sur « la base des informations fournies par le client », a-t-il indiqué.

L’accusation de détournement de fonds reconnue par la justice allemande en juillet pour autoriser l’extradition de l’ex-leader catalan a fait pencher la balance, selon une source dans l’entourage du ministre Hussen. M. Puigdemont avait par la suite fui en Belgique où il est toujours exilé. Il s’est récemment rendu à la justice belge après que Madrid eut lancé un nouveau mandat d’arrêt international contre lui. Sa première audience sur son extradition, initialement prévue mardi, a été reportée au 16 décembre.

« Est-ce qu’aux yeux mêmes du droit canadien, il doit être considéré comme un criminel, a signalé le président de la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB), Maxime Laporte, en entrevue. Puisque c’est ça la décision rendue aujourd’hui par les autorités canadiennes. »

Le Bloc québécois a demandé au ministère de l’Immigration de réévaluer le cas de M. Puigdemont. « Le gouvernement du Canada n’a pas dénoncé les violences en Catalogne, n’a pas condamné l’emprisonnement politique catalan et refuse l’accès au Canada d’un président élu démocratiquement », a précisé le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, en accusant le gouvernement fédéral d’être « complice du gouvernement espagnol ».

« Ce qu’on reproche à M. Puigdemont, c’est quelque chose que plusieurs politiciens québécois ont fait par le passé, d’avoir consulté son peuple sur son avenir politique, a souligné le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois. Si, pour le gouvernement de Justin Trudeau, c’est une raison suffisante pour interdire son entrée au Canada, c’est extrêmement inquiétant, pas juste sur le plan de la diplomatie internationale, c’est inquiétant en ce qui a trait aux orientations du premier ministre du Canada sur l’État de droit, sur la possibilité d’avoir un débat sur l’autodétermination des peuples dans une démocratie. »

« Ces accusations-là, on estime qu’elles ne sont pas fondées, a réagi à son tour le député péquiste, Joël Arseneau. C’est en fait le droit à l’autodétermination des peuples qui est contesté par le gouvernement central espagnol, mais c’est aussi un principe qui est reconnu, l’autodétermination des peuples, par de très nombreux signataires d’une déclaration des Nations unies, dont le Canada. »

Les députés de l’Assemblée nationale ont adopté une motion à l’unanimité mardi pour déplorer les violences en Catalogne et manifester leur inquiétude à l’égard « des peines très sévères » « infligées à des politiciens catalans élus légitimement et démocratiquement ». Ils ont appelé à une résolution pacifique du conflit. La motion déposée par Québec solidaire contenait un langage plus timide comparativement à une première tentative la semaine dernière. Les libéraux avaient alors rejeté une première motion qui déplorait « l’intimidation institutionnelle » espagnole, refusant de « condamner sans aucune nuance le système juridique » de l’Espagne.

Il y a un peu plus d’une semaine, l’ex-président catalan avait envoyé une mise en demeure au ministère de l’Immigration pour l’inciter à lui donner une réponse. Il avait été invité par la SSJB à faire une tournée de conférences au Québec pour parler du référendum de 2017 sur l’indépendance de la Catalogne.

La justice espagnole a déjà condamné neuf indépendantistes catalans à des peines exemplaires de 9 à 13 ans de prison pour leur rôle dans le référendum du 1er octobre 2017 sur la sécession de la Catalogne, une communauté autonome de l’Espagne. Des milliers de personnes étaient ensuite descendues dans les rues pour manifester contre ce qu’elles considèrent comme une injustice. Des milliers de militants pour l’unité de l’Espagne ont à leur tour manifesté dimanche dernier.

33 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 30 octobre 2019 06 h 22

    La démocratie ne serait-elle pas qu’une illusion?


    L'histoire se répète. Le capital et autres intérêts œuvrant dans l'ombre comme durant la guerre d'Espagne.

    Tout est politique! Il faut donner raison à George Orwell!

    • Nadia Alexan - Abonnée 30 octobre 2019 10 h 54

      Je trouve la décision du gouvernement fédéral d'interdire la rentrée au pays de l’ancien président catalan, Carles Puigdemont, déplorable. D'un côté, notre gouvernement appuie la présidence de l'État voyou de L'Arabie saoudite de la rencontre du G20, le mois prochain, un régime meurtrier et barbare, et de l'autre, il condamne un militant catalan qui oeuvre pour la souveraineté de son peuple, pacifiquement, une poursuite légitime selon les principes des Nations Unies. L'hypocrisie de notre gouvernement fédéral est palpable.

  • Christian Montmarquette - Abonné 30 octobre 2019 06 h 42

    L'ONU et les nationalistes identitaires : deux poids deux mesures?

    C’est en fait le droit à l’autodétermination des peuples (...) un principe qui est reconnu par de très nombreux signataires d’une déclaration des Nations unies.." affirme en résumé le député péquiste Joël Arseneau

    Avouez qu'il est assez frappant de voir des nationalistes identitaires dénoncer vertement l'ingérence de l'ONU lorsqu'elle avait critiqué la discrimination engendrée par la loi 21, tout en utilisant l'ONU comme référence afin de dénoncer le refus du Canada de recevoir Carles Puigdemont quand cela sert leur cause.

    L'ONU et les nationalistes identitaires..

    - Deux poids deux mesures?

    • Bernard Dupuis - Abonné 30 octobre 2019 09 h 59

      Il est vrai que Joël Arseneau a affirmé que le droit à l’autodétermination des peuples est un principe reconnu par de très nombreux signataires d’une déclaration des Nations unies. Par contre, il est faux de laisser entendre que de la même façon de très nombreux pays membres de l’ONU ont dénoncé la loi 21. En fait, c’est le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, basé à Genève, en Suisse, est «un organe intergouvernemental du système des Nations Unies" qui s’est dit préoccupé par certaines dispositions de la loi 21. Il faut donc faire la distinction entre l’ONU comme ensemble de nations signataires d’une déclaration commune et un simple comité de l’ONU dont il n’était pas question lors de l'intervention au sujet du refus du gouvernement du Canada de recevoir Carles Puigdemont. Il y a donc confusion entre la partie (un comité) et le tout (l'ONU elle-même.

      Lorsque je lis les commentaires de M. Montmarquette, il faut toujours que mon petit manuel d’autodéfense intellectuel ne soit pas trop loin sans quoi c’est le règne de la confusion.

    • Christian Montmarquette - Abonné 30 octobre 2019 11 h 10

      "Il faut donc faire la distinction entre l’ONU comme ensemble de nations signataires d’une déclaration commune et un simple comité de l’ONU.." - Bernard Dupuis

      Alors, apprenez que c'est justement une disctinction que que la nationalistes identitaires n'ont pas faite sur cette tribune, en salissant ad nauseam la réputation l'ONU pour justifier leur position.

    • Sylvain Lévesque - Abonné 30 octobre 2019 12 h 03

      Bravo M. Dupuis
      La sobriété et la justesse de votre réponse vous honore. Habituellement les techniques d'argumentation de M.Montmarquette attirent des commentaires plus revanchards, qui finalement font son jeu et le confortent dans sa croisade patentée.

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 30 octobre 2019 06 h 44

    Honteux

  • Yvon Montoya - Inscrit 30 octobre 2019 06 h 47

    Depuis la mort de Franco la Catalogne retrouvera la « Generalite » et tous ses aspects socio-culturels. Si on lit la Constitution catalane en suivant son parcours historique, il est évident que les dirigeants catalans ne sont pas des démocrates parce qu’ils refusent le verdict populaire, celui de dire « non » a l’indépendance de ce coin de pays dont on ne connait que des théories quant a son origine historique, i.e des descendants des goths, des wisigoths, des belges etc....sans oublier l’énorme métissage culturel et brassage ethnique. L'économie ne fait pas une nation. La décision fédérale est une bonne décision. Même si on conteste les lourdes peines de prison a juste titre, il ne faut pas oublier que les démagogues sont souvent des proto-fascistes. Noublions pas que lors du pseudo referendum de 2017 60% de la population catalane n’ira pas voter parce qu’elle considéra le referendum comme illégal. Puidgemont nous parle de démocratie? La décision fédérale est une bonne décision.

    • Sylvain Auclair - Abonné 30 octobre 2019 10 h 18

      Quelle décision pooulaire? Tout ce que voulait M. Puigdemont, c'était la connaitre, cette décision populaire. C'est le gouvrenement central qui a refusé en tabassant les gens.

    • Bernard Dupuis - Abonné 30 octobre 2019 10 h 24

      La décision fédérale n’a rien à voir avec la démocratie. Elle est davantage motivée par la censure à l’encontre des nationalistes catalans voulant s’exprimer librement au Québec. Le nationalisme canadien ne peut permettre quelque crédibilité que ce soit au nationalisme québécois qui reconnait le droit à l’autodétermination des peuples défini par la déclaration commune de l’ONU, tout comme le nationalisme catalan.

    • Bernard LEIFFET - Abonné 30 octobre 2019 17 h 24

      L'Espagne est une monarchie! Le chef de l'État est le Roi! Le visage politique de L'Espagne est loin d'être des plus flamboyants, avec un Mariano Rajoy chassé du pouvoir (en 2018) accusé d'un long scandale de corruption! Le temps passe et rien n'avance avec ses successeurs! Comme modèle contre les indépendantistes catalans on repassera!
      Monsieur Montoya vous défendez, et c'est votre droit, une partie des Espagnols qui vivent à Barcelone par exemple et qui sont contre ceux qui veulent être indépendants. IAu Québec, ce sont de nombreux québécois francophones qui n'ont que faire des us et coutumes issus de l'impérialisme britannique et dont on trouve des descendants dans la région de Montréal! Nous avons connu un référendum volé, indigne d'un pays qui se veut démocratique! Selon le Droit International touis les peuples peuvent accéder à l'autodétermination! Les États-Unis d'Amérique n'avaient pas attendu pour se séparer du joug britannique afin d'être libre d'agir pour le bien des américains et non pas pour laisser apparaître encore un empire britannique démesuré! Là, un gros morceau a dit Non au colonialisme d'antan!
      Comme le Québec, la Catalogne est prospère. Les deux sont capables de vivre comme de véritables états-nations indépendants sans nuire ni à Madrid ni à Ottawa! Comme humains doit-on encore se laisser dicter notre présent et notre futur par des constitutions tarabiscotées pour satisfaire le pouvoir de quelques individus dont on découvre, comme M. Rajoy, que le pouvoir corrompt!
      Quand on voit ce qui se passe partout dans le monde, les libertés civiles sont menacées : au Chili, en Argentine, au Liban, etc., d'autant plus que des pays comme le Dominion n'hésite pas à envoyer des chars d'assaut en Arabie saoudite! Monsieur Puigdemont n'est pas un criminel et la liberté de s'exprimer, de dialoguer est normal dans une société normale, qui ne se réfugie pas derrière des faux-fuyants propres à une époque révolue!
      Sans rancune Monsieur Montoya!

  • Sylvain Auclair - Abonné 30 octobre 2019 07 h 32

    Surprenant?

    Est-ce vraiment surprenant, d'autant plus que le Bloc québécois a repris du poil de la bête?