Reform Party 2.0?

Andrew Scheer s’est toujours porté à la défense des provinces des Prairies et de leur industrie pétrolière.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Andrew Scheer s’est toujours porté à la défense des provinces des Prairies et de leur industrie pétrolière.

Les chiffres ne mentent pas. Le soir et le lendemain du scrutin du 21 octobre, le chef conservateur Andrew Scheer se disait prêt à en découdre à nouveau avec les libéraux dès que cela serait possible. S’il ne veut pas frapper le même mur que lundi dernier, il devra réviser sa stratégie et son programme. Sinon, il faudra conclure qu’on assiste à l’émergence d’une nouvelle mouture du Parti réformiste.

Le chef conservateur s’est toujours porté à la défense des provinces des Prairies et de leur industrie pétrolière. La frustration de cette région face au gouvernement fédéral a trouvé écho dans ses discours. Il a repris les revendications des premiers ministres conservateurs provinciaux, en particulier l’Albertain Jason Kenney et le Saskatchewanais Scott Moe, qui exigent entre autres la disparition de la taxe sur le carbone et la construction de pipelines. Mais minimiser l’enjeu des changements climatiques a eu un prix.

Lundi dernier, le Parti conservateur (PCC) a bel et bien récolté plus de votes qu’en 2015 et plus de votes que tout autre parti. Il a aussi augmenté son nombre de sièges, de 99 à 121. Mais derrière ces résultats qu’aime citer M. Scheer se dessine un constat moins rose : le PCC n’a pas élargi sa base, mais consolidé celle qu’il avait déjà dans les Prairies. Dix-sept des vingt-deux sièges supplémentaires se trouvent à l’ouest de l’Ontario, ce qui veut dire que tout l’est du pays ne lui a accordé que cinq sièges de plus.

Pour ce qui est des votes, on parle d’environ 550 000 de plus qu’en 2015, mais plus de 80 % d’entre eux ont été obtenus dans les quatre provinces de l’Ouest. Il y a plus révélateur encore si on décortique les chiffres. L’Alberta et la Saskatchewan sont à elles seules responsables des deux tiers de la hausse observée, alors que dans les deux provinces les plus populeuses, l’Ontario et le Québec, le nombre de votes conservateurs a diminué.

Ces données sont évidemment le reflet d’une colère particulièrement vive en Alberta, où l’idée de séparation est réapparue dans le paysage avec des panneaux publicitaires et un site Web en faveur d’un « Wexit » (calque du Brexit britannique). On s’estime carrément méprisé par le reste du pays et on se désole des attaques contre l’industrie pétrolière qui génère pourtant des revenus dont tout le Canada profite. Pour les électeurs des Prairies, cela ravive le souvenir de la Politique nationale de l’énergie imposée en 1980 par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau. Cette politique qui prendra fin en 1985 avait pour effet, entre autres, de forcer l’Alberta à vendre son pétrole à bas prix au reste du pays.

Le ressentiment envers Ottawa se traduira par le cri de ralliement « The West Wants In ». Le véhicule créé à la fin des années 1980 pour le porter fut le Parti réformiste. Son chef fondateur, Preston Manning, reconnaît en entrevue qu’on peut voir un parallèle entre le sentiment de l’époque et ce qui se passe actuellement. Mais le Reform Party n’a jamais pu s’imposer à l’échelle du pays. Pour accéder au gouvernement à Ottawa, son mouvement a dû évoluer et finalement s’allier aux progressistes-conservateurs. Le Parti conservateur qui en est sorti et que Stephen Harper a porté au pouvoir a toutefois toujours été dominé par la branche réformiste ancrée dans les provinces de l’Ouest. Ce biais a manifestement pris le dessus durant cette dernière campagne, et il a eu le même effet de frein que par le passé.

Les fantômes du conservatisme social, qui hantaient les réformistes, ont ressurgi pour embêter Andrew Scheer. Il s’est retrouvé isolé chaque fois qu’il était question des changements climatiques, sa défense inconditionnelle du secteur des énergies fossiles l’amenant à sous-estimer l’enjeu environnemental. Il a accusé les libéraux d’ignorer les provinces de l’Ouest et même de leur nuire avec ses politiques environnementales, mais lui-même s’est montré incapable de suggérer une manière crédible de faire le pont entre ces deux enjeux.

Le sentiment d’aliénation de l’Ouest est réel et le mandat que M. Scheer a obtenu le 21 octobre lui impose de le relayer à Ottawa, mais en le portant sans nuances, il se ferme des portes et « limite le potentiel de croissance de son parti », dit le professeur Frédéric Boily, professeur au campus Saint-Jean, de l’Université de Calgary. « La ligne de fracture autour de l’urgence de lutter contre les changements climatiques est bien réelle » et le message conservateur sur le sujet passe mal au-delà des provinces de l’Ouest, note-t-il.

On entend déjà des voix mettant en doute le leadership d’Andrew Scheer, qui fera face à un vote de confiance de son parti en avril. Ses détracteurs évoquent sa mauvaise campagne ou la nervosité suscitée par ses positions sur l’avortement et les droits des LGBTQ. Tout cela lui a nui, mais les positions environnementales de son parti aussi.

Si ce parti ne peut trouver un équilibre entre les préoccupations divergentes des régions du pays et avoir un message ayant une portée pancanadienne, il court le risque de piétiner encore, nouveau chef ou pas.